Le marché des applis pour smartphones et autres tablettes numériques est en pleine effervescence. Chaque jour de nouvelles applis font leur apparition et chargent un peu plus les linéaires virtuels d’une offre déjà pléthorique, anarchiquement, le pire côtoyant le meilleur, la merde se mêlant au jasmin, bien malin dans ces conditions celui qui arrive à séparer le bon grain de l’ivraie.
C’est le cas, par exemple, des programmes d’Othello/Reversi. Il en existe plusieurs dizaines, mais les bons programmes se comptent en réalité sur les doigts d’une main.
Pour faire court, à l’heure actuelle, il n’y a guère que DroidZebra, portage sous Android du célèbre programme de Gunnar Andersson (Zebra), et iThor, portage sous iOS du non moins célèbre programme de Sylvain Quin (Thor), qui vaillent d’être installés, dès l’instant qu’on attend d’une appli qu’elle assure un peu plus que le service minimum. Ces deux applis proposent à la fois un puissant moteur de jeu (adapté au débutant comme au joueur confirmé) et des fonctions d’analyse intéressantes. J’ajoute à cette short list iReversi* (sous iOS), qui n’est pas le plus mauvais dans la catégorie des serveurs de jeu en ligne, et s’appuie sur une interface simple et réactive (la version payante dite « pro » n’est pas indispensable). Il permet en outre d’accéder aux excellentes vidéos d’apprentissage et de perfectionnement de David Beck (en anglais).

Les autres applications d’Othello/Reversi ? Toutes bonnes à jeter, ou presque.
Mais il se trouve que je viens de dénicher une appli assez improbable dont la particularité est de proposer des parties à l’aveugle (blindfold en anglais) ! Il s’agit de Blindfold Reversi.

C’est bien la première fois que je tombe sur un programme proposant un mode « blindfold ». Fallait y penser.
Voilà qui promet d’être amusant, encore que, amusant, ça dépend pour qui… car il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir jouer à l’aveugle, et il est peu probable que cette appli fasse des adeptes en dehors du cercle restreint des types un peu perchés qui aiment se faire (très) mal au bulbe…
Au demeurant, Blindfold Reversi propose deux modes de jeu plus classiques : le mode « one player » qui permet de jouer contre le programme intégré, lequel est manifestement dépourvu de fonction d’évaluation et joue complètement au hasard ; et le mode « two player » qui comme son nom l’indique permet d’affronter un pote, sa mère ou toute autre personne du genre humain. Mais c’est bien évidemment le mode « blindfold » dont il sera question ici.

Rappelons tout d’abord qu’une partie à l’aveugle, c’est lorsqu’un joueur joue sans voir le plateau de jeu (soit qu’il a les yeux bandés, soit qu’il est dos à la table de jeu…). Il se représente donc mentalement la partie. Il annonce à voix haute le coup de son choix, et l’arbitre de la rencontre lui annonce en retour celui joué par son adversaire.
Certains maîtres sont capables de jouer de cette façon contre plusieurs personnes à la fois, on parle alors de « simultanée à l’aveugle ». D’aucuns en ont fait leur spécialité : l’an dernier, le joueur d’Échecs Marc Lang a affronté simultanément 46 joueurs à l’aveugle ! (C’est purement monstrueux !) Ne concédant que deux défaites, et faisant tomber au passage le record de Miguel Najdorf qui datait de 1947.

Pour illustration, voici le court extrait d’un documentaire où l’on voit Magnus Carlsen affronter une dizaine de joueurs à l’aveugle (Mozart of Chess: Magnus Carlsen, 60 Minutes, CBS News).

Si les parties simultanées à l’aveugle relèvent de la performance, il arrive que des grands maîtres s’affrontent à l’aveugle lors de tournois réguliers.

Le tournoi d’Échecs d’Amber qui se déroulait chaque année depuis vingt ans sur la French Riviera et dont la dernière édition s’est tenue en 2011 à Monte-Carlo, était à cet égard un de mes tournois préférés (en tant que follower, s’entend). C’était un tournoi très spectaculaire, de par son casting d’abord, parce qu’il réunissait douze des meilleurs joueurs mondiaux, mais aussi de par son format, parce que chaque ronde consistait en deux parties rapides, dont une à l’aveugle !
Sur la photo ci-contre, Alexander Grischuk est opposé à Hikaru Nakamura. Il regarde l’échiquier numérique sur lequel il y a… queude, si ce n’est des cases vides. En effet, les joueurs jouent avec la souris comme si de rien n’était mais les pièces n’existent physiquement que dans leur esprit. Une fois un coup joué, la transcription du déplacement s’affiche dans une petite fenêtre sur l’écran de l’adversaire (par exemple, Cxd4 pour Cavalier prend d4) et disparaît sitôt le coup suivant validé.

Soit dit entre parenthèses, il est techniquement plus difficile de jouer une partie d’Othello à l’aveugle qu’une partie d’Échecs. Il y a au moins deux raisons à cela.
Premièrement, aux Échecs, le déplacement d’une pièce n’a pas d’incidence sur la position des autres pièces de l’échiquier, sauf dans le cas d’une prise puisqu’une pièce disparaît nécessairement du jeu. La mécanique des déplacements est relativement simple, chaque pièce reste à sa place jusqu’à ce qu’elle soit déplacée. À Othello, chaque coup entraîne le retournement d’un certain nombre de pions, ces derniers changent alors de couleur et la physionomie du jeu s’en trouve modifiée. Le joueur d’Othello à l’aveugle est donc contraint de mémoriser les coups joués mais aussi les changements qui en résultent ailleurs sur l’othellier. (Ce qui rend chaud tendu le calcul anticipé des séquences de jeu.)
Deuxièmement, les Échecs tendent vers une simplification de la position : plus on joue et moins il y a de pièces sur l’échiquier et par conséquent moins d’efforts de mémoire à produire. À la différence d’Othello qui est un jeu de remplissage : plus on joue et plus il y a de pions sur le plateau, et donc d’informations à retenir…

Revenons à notre appli, Blindfold Reversi.

L’écran d’accueil est assez austère (cf. screenshot de gauche. Je passe sur l’esthétique, perso j’accroche pas mais ce n’est pas le sujet, this is not the point dirait Walter Sobchak 😀 ) : on peut sélectionner le mode de jeu (parmi les trois évoqués plus haut), accéder à une page d’instructions (toute pourrie) et au panneau des options, enfin, il est possible de lancer une partie.
Les options sont limitées (cf. screenshot de droite) : la première est purement cosmétique puisqu’elle permet de changer la couleur de l’othellier, la deuxième permet de désactiver les effets sonores, enfin une option permet de montrer les coups légaux, ce qui, nous le verrons, revêt une importance particulière en mode « blindfold ».

Sélectionnons sans plus attendre le mode « blindfold » (option « show hints » active).

Ça commence mal (cf. screenshot de gauche), la position de départ n’est pas conforme à l’usage, elle est inversée (normalement les pions noirs sont en d5 et e4), et ce sont les blancs qui commencent au lieu des noirs. Au fond, ça ne change pas grand-chose (à ceci près que la parité est elle aussi inversée), mais c’est quand même un peu déroutant quand on est habitué à la position originale.
Voyons maintenant ce qui se passe lorsqu’on joue. Si Blanc joue le premier coup en c4 (cf. screenshot du milieu), le pion posé reste visible, il matérialise ainsi le dernier coup joué (qui en l’occurrence est aussi le premier de la partie) mais, plus étonnant, le pion qui a été retourné (en d4) est lui aussi visible !
De la même façon, lorsque Noir répond en e3 (cf. screenshot de droite), les pions qui étaient visibles précédemment (c4 et d4) ne le sont plus, et à présent e3 (dernier coup joué) et e4 (pion retourné par e3) sont visibles. À noter que l’option « show hints » étant active, des marques indiquent au joueur Blanc les différentes cases où il a désormais la possibilité de jouer et, de fait, le renseigne partiellement sur la position des pions blancs.
Je m’attendais à ce que seul le dernier coup joué apparaisse, au sens de « la dernière case sur laquelle un pion a été posé ». Mais la façon dont l’auteur présente ici les choses n’est finalement pas si déconnante, car il est vrai que, au sens propre, un coup ne se résume pas à poser un pion sur une case : le retournement des pions fait partie intégrante du coup. Autrement dit, le dernier coup joué est formé par le pion posé ET les pions retournés consécutivement à la pose du pion. Il peut donc sembler logique de les rendre visibles.
Reste que le fait de montrer les pions retournés facilite (quelque peu) la tâche au joueur à l’aveugle…

Voici deux exemples de position. La première (cf. screenshot de gauche), option « show hints » activée, après la séquence c4e3 f4c3 d3g3 f3d2 e2d6 b3g2 (je rappelle que dans cette appli la position de départ est inversée et que ce sont les blancs qui commencent). La deuxième (cf. screenshot de droite), option « show hints » désactivée, après la séquence c4c5 d6e7 d7c3 e6d8 c6f4 b5b6 b4b7 c7f7.
Dans un cas, les marques permettent de deviner la forme générale de la position et on peut se faire une idée de l’emplacement de certains pions blancs ; dans l’autre, tout se passe dans la tête.

Plutôt sceptique au départ, j’ai en définitive été séduit par cette formule de jeu à l’aveugle. Ça fait bien longtemps que j’avais pas eu l’occase de faire de telles parties (je crois que ça remonte au lycée !) et, contrairement au vélo, j’ai réalisé que c’est une habileté qui se perd…
De ce point de vue, l’option « show hints » n’est pas un luxe et permet une transition progressive vers le vrai jeu à l’aveugle (i.e. sans indication des coups possibles).
Le seul truc que je déplore à posteriori c’est que le programme joue comme une brêle et qu’il ne présente aucun intérêt stratégique, il faut donc le prendre pour ce qu’il reste, un bon outil d’entraînement pour jouer des parties à l’aveugle, développer ses capacités de calcul et de mémorisation.

[EDIT du 14/09/12]
*Le serveur iReversi est down depuis début août 2012. L’auteur ne donne pas de nouvelles, ça sent donc le sapin pour cette appli. Internet est métastasé par l’obsolescence…

5 commentaires sur “Blindfold Reversi”
  1. Heg dit :

    Merci mon Poupy pour ce superbe tuto de critique d’appli !!! ^^

  2. Benito dit :

    Putain mais quel suce-boules ce Gouysse !

  3. Benito dit :

    😛

  4. Frank Poupart dit :

    C’est clair Benito, surtout qu’il entrave que dalle à ce jeu. Ça cache quelque chose, il a sûrement un truc à me demander 😀

  5. Dominique dit :

    T’es salaud, ça fait 3 ans qu’il apprend (???) à des petits à jouer quand même…

  6.  
Je commente, je flatte, je tacle...