« Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma » François Truffaut

Plusieurs semaines que Riton me tanne avec The Man from Earth.
Chaque fois qu’on cause ciné j’y ai droit : « The Man from Earth, t’as pas vu The Man from Earth ? Putain Poupy, tu me déçois, The Man from Earth ! » Ça revient comme une litanie, un peu comme « le planter du bâton », si vous voyez ce que je veux dire. Atroce quoi, québlo le Riton. À croire qu’il s’est chibré le lobe frontal ou je sais pas.
Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose. Je peux pas le laisser dans cet état. C’est mon pote. C’est sale. Et puis, ça me coûte rien de mater son film, d’autant qu’il me l’a vendu comme la huitième merveille du monde, alors qui sait…

The Man from Earth est ce qu’on appelle un DTV (acronyme de Direct-To-Video), c’est à dire un film sorti directement en vidéo. Ce mode de distribution est généralement réservé à des films dont la qualité technique et artistique est jugée insuffisante et/ou dont le genre est trop restreint ou barré pour sortir en salles. C’est le cas de nombreuses séries B vaguement horrifiques (et des pornos, naturellement), des navets qu’on regarde entre potes pour se marrer autour d’une bière et d’un paquet de burritos.
En fait, The Man from Earth n’est pas un véritable DTV car il a bénéficié d’une (courte) exploitation en salles, mais uniquement dans son pays d’origine. L’an dernier, soit quatre ans après sa sortie officielle aux US, la boîte Action & Communication (qui semble faire des nanars son fond de commerce) a acquis les droits pour éditer le film en BD/DVD sur le marché français. Il faut dire que le film avait jusque-là très bonne réputation sur les réseaux P2P où il s’était largement propagé (ce dont le producteur s’est ouvertement félicité car cela a permis au film de se faire connaître au-delà des frontières américaines), il est même taxé d’un 8/10 sur IMDb avec, au moment où j’écris ces lignes, plus de 52 000 notes enregistrées. Ça pousse à la curiosité.

Au passage, on peut imaginer que le DTV est appelé à évoluer et à devenir autre chose qu’un sous-produit de l’industrie cinématographique.
Internet n’en finit plus de bousculer nos vieux modèles économiques et il apparaît aujourd’hui, dans la musique en particulier, qu’un nombre grandissant d’auteurs choisissent bon gré mal gré de sortir du circuit standard de commercialisation et de s’orienter vers des marchés alternatifs, dématérialisés. Cela change jusqu’à leur façon même de concevoir des albums qui, à l’heure du tout numérique, ne se résument plus forcément à de simples successions de tracks.
Au cinéma, si les films à petits budgets continuent de fléchir sous le poids des grosses productions, alors il se pourrait que le marché du DTV explose et fasse émerger de nouveaux talents, aidé par le lobbying des réseaux sociaux. Aussi, dans certains cas, je ne vois pas pourquoi les films ne feraient pas le chemin inverse : sortir en vidéo (pas forcément sur un support physique, je pense plutôt à la VOD, au streaming…) avant de sortir en salles. C’est peut-être le DTV, à terme, qui sauvera ce qu’on appelle encore le cinéma d’auteur. En même temps, c’est juste une idée, je suis pas madame soleil.

Revenons à notre film.
C’est l’histoire d’un type, 35 piges, prof d’histoire, qui décide soudainement de tout plaquer et d’aller voir ailleurs s’il y est. Il prépare tranquillement ses cartons quand débarquent chez lui plusieurs de ses collègues universitaires, bien décidés à comprendre les motivations de cette retraite anticipée que rien ne laissait présager. Notre prof commence par éluder la question en avançant quelques motifs bidons qui ne trompent personne, il décide alors de jouer la carte du secret défense : je ne peux rien vous dire, vous ne me croiriez pas, c’est un truc de ouf… N’y tenant plus, ses amis se mettent à le harceler de questions au point que le prof finit par cracher le morceau : je suis un homme de Cro-Magnon, j’ai 14 000 ans mais en paraît toujours 35 ! 😯
What tha fuck ?! Putain, la vache ! Vite, une bière.
C’est pour ça qu’il met les voiles. Il part avant que quelqu’un ne découvre le secret de sa longévité. Ainsi, tous les dix ans, notre prof serait condamné à jouer la fille de l’air. Tout le monde est sur le cul − on le serait à moins. Chape de plomb, direct.
C’est le point de départ et la ligne dramatique du film : pendant 1h27 toute la question va être de savoir s’il raconte des cracks ou pas.
En fait, The Man from Earth peut se résumer à une simple expérience de pensée : « What if… ? »
Au début, bien sûr, tout le monde croit à une mauvaise blague (disons que la pilule est un peu grosse) mais, au fil des échanges, certains éléments de réponse amènent l’auditoire à réfléchir autrement et à faire sauter les barrières de la connaissance, comme pour se donner des raisons d’y croire. C’est tellement grisant de penser que ça puisse être vrai… Chaque perso (pour la plupart, des hommes de science) alimente le jeu des questions réponses en fonction de sa spécialité et pousse un peu plus loin cette invitation au voyage dans l’espace et le temps. Jusqu’à quel point cette histoire peut-elle tenir la route ?

Le film prend donc la forme d’un huis clos (tout ou presque se passe dans la même pièce) et repose entièrement sur la qualité (présupposée) de son écriture et la capacité de ses interprètes à faire entrer le spectateur dans le délire.
C’est là que les problèmes commencent.

Le huis clos au cinéma, c’est un peu comme si vous achetiez une Audi R8 pour rouler à 50 km/h. Le support est surdimensionné. De mon point de vue, c’est un genre qui convient mieux à la littérature ou au théâtre (pas étonnant, au reste, que ce script ait été plus tard porté sur les planches). Je ne dis pas que huis clos et cinéma ne font jamais bon ménage, je dis seulement que c’est rare et que ça relève bien souvent du tour de force (exemple classique et inégalé : Rear Window de Hitchcock).
Ce qui m’amène au problème numéro deux : le réalisateur n’a visiblement pas la moindre idée de ce qu’il fait. Il ne faudra donc pas compter sur des effets de mise en scène, cette dernière est au pire inexistante, au mieux comique (j’hésite à dénoncer ce double plan de netteté qui est copyrighté par Les Feux de l’Amour).
Pour ne rien arranger, les acteurs semblent avoir été castés pour un épisode de Derrick. Aucune empathie, aucune émotion n’opère. C’est à pleurer.
Reste l’histoire, qui soulève un certain nombre de questions fondamentales sur l’histoire de l’humanité, la science et la religion [spoil] ouais parce que le perso principal, en fait, on apprend que c’est Jésus (ça vous étonne ?), mais un Jésus qui a quelque chose de nietzschéen, en ceci qu’au départ ce serait juste un type qui cherchait à transmettre des valeurs de bien et de paix (valeurs que lui aurait transmises son pote Bouddha) loin du mythe et des institutions organisées du christianisme qui promettent la vie éternelle. [/spoil]. Mais cette branlette intellectuelle suffit-elle à faire un bon film ? M’est avis qu’on est loin du compte.

Même si la cohérence de son récit impressionne, John Oldman (c’est le nom de notre cher prof, je ne relève pas le jeu de mot) sait qu’il ne peut pas avancer l’ombre d’une preuve et, constatant qu’il a plongé ses amis dans un profond désarroi, et peut-être même ébranlé leurs certitudes à jamais, prend la porte de sortie la plus sûre : détendez-vous, c’était pour déconner, tout ça n’est que fiction ! Take it easy !
Chacun reprend ses esprits, change de slip, se réconcilie avec John (y’en a un qui était limite nervous breakdown et a bien failli lui décocher une droite) et regagne ses pénates, à moitié soulagé et légèrement groggy.

Le twist final (que je vous laisse découvrir) répond à la question que tout le monde se posait, mais on s’en tamponne le coquillard, on avait déjà compris au bout de vingt minutes… que le film serait à chier.

En conclusion : un film à fuir comme une patate chaude. Au besoin, faites-vous un café-philo et/ou un bon bouquin, vous gagnerez au change.

Cet avis n’engage évidemment que moi, et vu que la plupart des gens semblent avoir kiffé, mettons que je suis à côté de la plaque. Vous savez ce qu’on dit, les goûts, les couleurs…

Il n’est pas dans mes habitudes de dire du mal d’un film, vu qu’en général je m’efforce d’écrire uniquement sur des choses ou des sujets que je kiffe.
Riton me pousse à dire des trucs sales, en fait. Je crois qu’il a une mauvaise influence sur moi.

3 commentaires sur “Les goûts, les couleurs…”
  1. Heg dit :

    Poupart, je te hais. C’est décidé. Je te mets 64-0 à Othello. Dans ton couloir ça sera caca sur le tapis. À ton mariage, je rejouerai le WTC 2001 sur ton urne avec une des Louboutin en feu piquée à ta mariée (ça sera l’interlude rigolo). Je remplace ton blog par le journal intime d’un Amish dépressif de l’Ohio. Je distribue le contenu de ta collection de Pix’n Love à des vieux qui seront très contents de voir à quel point leurs lapins kiffent le grignotage de leurs sublimes couvertures au vernis sélectif. Bref, ça m’a fait rire alors que j’étais au téléphone avec un client. J’étais écouté, j’ai pris une SI, c’est la 47ème. Normalement, ils vont m’abattre dans la semaine à coups de râteau sur le parking puis en faire une expo photo. T’es invité. Riton.

  2. Putain !!!
    Qui croire maintenant ?
    Ce Fou de Riton ou ce Ouf’ de Poupart ???
    Pas évident…

  3. Benito dit :

    Vu que j’ai pas vu le film, j’pô pas dire et puis sur le fond, en fait, et très globalement, on s’en fout un peu tant que ça parle au moins à un nombre suffisant de gens pour être « rentable » (je sais c’est atroce, mais on vit dans ce monde). Cela dit, j’ai trouvé ça sur le net en rapport à un passage dans l’article : http://www.jeffdesom.com/hitch/ Je sais que j’aurai au moins un fan 😉

  4.  
Je commente, je flatte, je tacle...