« Les règles du Go sont si élégantes, organiques et rigoureusement logiques que s’il existe quelque part dans l’univers une forme de vie intelligente, elle doit certainement y jouer. » Emanuel Lasker, champion du monde d’Échecs.

J’ai fait le compte de tous les bouquins et de toutes les BD dont j’ai lu vingt-cinq fois la première page avant de tomber de sommeil, de tous les films dont j’ai jamais vu que les trois premières minutes, éreinté par un boulot chronophage et aliénant. De toutes les choses que j’ai manqué de faire ces huit dernières années, à force de bosser, à force de remettre à demain, à force de vivre aussi, car ça prend du temps, mine de rien, de vivre.
Le bilan est lourd.

La bonne nouvelle, c’est que j’ai décidé de m’accorder une séance de rattrapage.
Au chemin qui me menait à Paris − comme si Paris était l’aboutissement de toute chose (une sorte d’anus technocratique) − j’ai préféré ma propre route, celle qui mène à l’endroit de mon oisiveté : Bordeaux, et nulle part ailleurs.
Vu que je suis pas du genre à lâcher prise facilement et que j’ai maille à partir avec les mauvaises habitudes, j’ai défriché le terrain de ma réconciliation avec moi-même :
-Pas de deadline, plein le cul des actions et objectifs à date.
-Pas de programme, j’irai la truffe au vent, opportunités et bons plans à l’envi…
-Pas de sinistrose (fuck la crise), j’irai à l’école du Jardin, au vrai sens de l’épicurisme, celui du plaisir pur d’exister. Je ferai allégeance aux prescripteurs de bien-être (Henry Miller, Shigeru Miyamoto, Mère Nature, Dick Rivers… Et ma boulette, œuf course).

Riton, prépare la boîte à idées, synchronise ta Dropbox, ça va chier.

En attendant, et parce que je suis une fois de plus hors-sujet (who cares ?), quelques mots d’une série que j’ai bel et bien lue jusqu’au bout : Hikaru no Go.

Hikaru no Go #7On trouve une flopée de sites sur les mangas mais rares sont ceux qui dénotent et donnent envie de voir plus loin que la page d’accueil. Mangaverse est de ceux-là. Les chroniques se lisent comme du petit lait, même lorsqu’elles concernent des titres foireux. Je ne souscris pas toujours aux avis de Morgan (la webmistress de ce site perso) mais je kiffe son style un peu foutraque et ses critiques ne manquent jamais de sel.
Ça faisait un bail que j’y avais pas flâné et j’ai découvert récemment qu’elle avait associé un blog à son site, ce qui, au-delà d’impliquer astucieusement son lectorat entre deux mises à jour du site, lui autorise aussi quelques digressions plus personnelles et autres excursions en marge de son domaine de prédilection.
Une passion qui ne se délite pas et des idées neuves, après dix ans d’existence sur la Toile, ça force le respect.
J’ai aussi retrouvé, contre toute attente, un avis que j’avais laissé à propos de HNG, dans la section Mangathèque du site… en décembre 2003 ! Comme on est jamais mieux convaincu que par soi-même, j’ai aussitôt ressorti quelques titres de HNG, les ai feuilletés, et me suis dit qu’il fallait que je gratte un truc sur cette perle. Ma sensibilité écologique m’a alors commandé de recycler l’avis que j’avais posté sur Mangaverse, à moins que ce ne soit la tentation instinctive du moindre effort, c’est pas clair… Toujours est-il que j’ai décidé de reprendre ce texte, à quelques remaniements près, histoire de me donner bonne conscience. Avis qui avait été, à l’origine, motivé par la critique de Morgan elle-même :

« J’ai relevé un jeu de mots probablement involontaire à la fin de cette chronique et je tenais à vous en faire part. Cela concerne les ‘points faibles’, en l’occurence LE (puisque c’est le seul) point retenu à charge, je cite : ‘ils se la jouent parfois un peu trop sérieux, comme si le Go était une question de vie ou de mort…’
Là où c’est amusant, c’est que le jeu de Go est précisément une question de vie ou de mort. Je m’explique : sur un goban (plateau de jeu) on trouve des pierres noires et des pierres blanches ; lorsqu’on évoque la situation de ces pierres, il s’agit toujours de distinguer les pierres qui sont ‘vivantes’ (ou peuvent le rester) de celles qui sont ‘mortes’ (ou le seront inévitablement), ce sont les termes officiels. Il existe des problèmes appelés ‘Tsumego’ qui consistent à déterminer ‘la vie ou la mort’ d’un groupe de pierres (c’est un problème de ce genre que Hikaru résout dans le tome 2, p183). Le but du jeu de Go est d’essayer de ‘vivre’ en occupant le territoire le plus vaste possible, et il est courant de dire que le Go se résume à une question de vie ou de mort, d’où mon amusement (sans moquerie aucune) lorsque j’ai lu cet article au demeurant fort intéressant.

Mais, à tant faire, et vu que c’est aussi l’objectif premier de cette tribune, je vais vous dire (rapidement) ce que je pense de Hikaru no go.
C’est grâce au Go que j’ai découvert Hikaru, grâce à Hikaru que j’ai découvert les mangas (qui n’avaient jamais avant ce jour piqué ma curiosité), grâce aux mangas que je me rends compte à quel point Hikaru est un bon manga !
Tout d’abord le dessin : c’est naturellement la première chose qui me marque lorsque j’ouvre un manga, et j’y suis très sensible (peut-être même trop : certains mangas plébiscités par nombre d’otakus m’ont rebuté dès la première page tellement le dessin était crade). Le style de Takeshi Obata m’a plu immédiatement : les lignes sont claires et bien définies, assez rondes il est vrai, mais cela confère au manga une certaine souplesse pour ne pas dire une certaine décontraction qui colle bien à l’esprit du jeu, l’encrage est excellent, la mise en page est dynamique et contrastée, les contours, les ombres, et jusqu’aux arrière-plans détaillés, l’ensemble donne une belle homogénéité, on est loin, très loin de certaines séries dont on se demande encore si l’auteur n’a pas délibérément zappé ou baclé certains dessins, pressé par le scénario ou les délais à tenir…
Ensuite l’histoire, et fort heureusement, on a une histoire qui tient la route.
Si on peut rapporter le genre de HNG à celui d’un banal shônen sur un canevas nekketsu, le sujet traité, pour sa part, n’a pas d’égal dans le paysage traditionnel du manga. En effet, qui aurait misé sur le succès d’une histoire mettant en scène des types qui passent le plus clair de leur temps à poser des pierres sur un plateau de bois, le cul vissé sur un coussin ? C’est ici que réside en partie la force de ce manga, et la force de Yumi Hotta (la scénariste) à qui il faut reconnaître un talent rare, celui de rendre une histoire vivante, voire captivante, sans recourir aux artifices du genre, à savoir explosions, boules de feu, sentiments bon marché et filles à poil…

Le côté réaliste de l’affaire y est sans doute pour beaucoup : les clubs de Go sont monnaie courante au Japon, il est facile pour un jeune Japonais de s’identifier à Hikaru, c’est un gamin ordinaire qui n’a aucun super pouvoir… Cela ne le rend pas moins attachant, au contraire. »

J’ajoute qu’un de mes persos préférés, c’est Fuku (Yuta Fukui). C’est un perso secondaire, pour ne pas dire tertiaire, pas franchement charismatique, pour ne pas dire transparent, mais il me plaît : c’est un p’tit gros avec une bonne cartouche et des yeux bridés dessinés comme tels (ce qui le rend crédible ; je regrette un peu l’héritage de Tezuka pour ce qui est du dessin des yeux dans les mangas, le fait que les ‘grands yeux’ soient considérés comme étant plus kawaii et expressifs me semble être un argument spécieux… je développerai un autre jour) ; il est toujours de bonne humeur, joue avec passion et légèreté à la fois. Bref j’aime bien ce p’tit gros.
Côté fille je vote Nasé (Akari est trop cruche). De toute façon personne ne pécho personne dans ce manga, ce qui est raccord avec le contexte de l’histoire. Les joueurs de haut niveau sont enfermés dans leur microcosme et laissent peu de place aux rapports humains, c’est une population en mal de socialisation, ce qui m’amène à penser que le nombre d’éjaculateurs précoces y est plus important (vous ne l’attendiez pas celle-là, hein ? Bah moi non plus, mais je ne trouvais pas de chute…).

Deux autres observations :
La transformation physique des persos au fil du script (Hikaru n’a que onze ans au début de l’histoire) est parfaitement rendue par Obata : le dessin est d’abord rond, le point de vue relativement bas, mais tome après tome le dessin devient plus mature, plus anguleux, et les plans prennent de la hauteur, sans même qu’on s’en rende compte…
L’autre point intéressant, c’est le fait qu’on ne sache rien du père de Hikaru, qu’on ignore jusqu’à son existence, ce qui permet d’installer une relation particulière avec son fantôme intérieur et maître à jouer, Saï, une relation non consentie (du moins au départ) qui les condamne à un effort d’assertivité, et à ce petit jeu, il est difficile de ne pas voir dans l’ombre de Saï la figure du père.

3 commentaires sur “Hikaru no Go”
  1. Heg dit :

    Riton : actionnaire principal de la Poupart Corporation à hauteur d’une demi-part.

  2. Dominique dit :

    Hikaru, je vous le conseille, Stéph et moi sommes « fans ».
    J’ai même acheté les DVDs (bon certes pas regardés).

  3. Frank Poupart dit :

    Ah mon Dom, si seulement on avait eu le même phénomène pour Othello…

  4.  
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