« Je me suis forcé à me contredire pour éviter de me conformer à mon propre goût. » Marcel Duchamp

Le Martien sévère par Cizo

Cizo est, à sa manière, un artiste contrarié, comme on dirait d’un mec que c’est un gaucher contrarié.
Je veux dire par là que Cizo s’est lancé (tardivement) dans la bande dessinée avec un handicap assez inattendu : il ne sait pas dessiner (enfin, c’est lui qui le dit). C’est donc par contrainte qu’il a cherché des modes d’expression alternatifs. Ce qui le rend de suite intéressant, sinon sympathique.
Je trouve ça admirable car d’autres à sa place auraient lâchement simplement renoncé. Il paraît que le dessin ça ne s’apprend pas.
Quoi qu’il en soit il est devenu une sorte d’expert en découpage (d’où son pseudo, tiré de « ciseaux », car il a passé beaucoup de temps à photocopier des docs et à les découper) et s’est découvert un vrai talent pour raconter des histoires à partir de pictogrammes et de schémas (publicitaires, industriels, pédagogiques…). On pourrait voir dans ce détournement sémantique d’objets usuels quelque chose qui empreinte au dadaïsme. En tout cas Cizo ne manque pas d’humour ; chacun sa came mais perso je suis client (cf. la planche ci-dessus, réalisée à partir d’un guide Kodak, insolite s’il en est).
Dans un entretien donné au site http://www.du9.org en juin 98, Cizo explique : « Je traduis ma pensée en pictogrammes, alors qu’avant c’était l’inverse, je traduisais les pictogrammes en pensée. Mais, ce n’est pas évident. » Ça paraît rien mais ça fait une putain de différence. La plupart des mecs qui font du montage vidéo, par exemple (et je parle là des gros beaufs dans mon genre qui filment avec un boîtier numérique et assemblent péniblement les séquences sur un PC sous-dimensionné) s’échinent généralement à caler l’image sur le son. Ce faisant ils accordent plus d’importance au son qu’à l’image. C’est une option. Encore faut-il que le son matche avec l’esprit de la vidéo (ou pas d’ailleurs, selon l’effet recherché). Parfois la force évocatrice d’une musique commandera certaines idées de prise de vues (« tiens, chanmé ce morceau, je vois trop le plan qui va avec… »), à l’inverse, la charge émotionnelle de certains plans vidéo donnera instinctivement à l’auteur des orientations sur le choix de la piste son. Mais, au bout du compte, le montage des séquences se fera bien souvent dans le maillage rythmique de la musique.
Alors, vous allez me dire : pas donné à tout le monde de se payer les services d’un compositeur. Pas donné à tout le monde non plus de créer sa propre zic (big up aux réals qui touchent leur bille à tous les niveaux de la prod et qui démoulent des trucs 100% personnels, à chaud je pense à des types comme Mike Figgis ou David Lynch…). Certes, mais pourquoi cette manie, cette tentation conformiste, que nous avons de vouloir faire en sorte que les trucs soient calés, bien propres. La bande son doit être au service du montage, pas l’inverse (sauf dans le cas d’un clip musical, évidemment). De fait nous devrions monter les images sans nous préoccuper du son, dans le souci exclusif de la narration visuelle. Scorsese disait que c’est lorsque le son est coupé que l’on sait si un montage est réussi (Gillard, mon prof d’arts plastiques au lycée, disait que c’est en regardant un dessin à l’envers que l’on sait s’il est harmonieux, mais lui je pense qu’il était pas tout seul dans sa tête), curieusement ça me rappelle un passage de The King of Comedy où le perso joué par Jerry Lewis (Jerry Langford) rentre chez lui et bloque devant un film (son off), ce plan semble anodin, sans rapport avec l’intrigue, et pourtant il en dit long sur la façon dont Scorsese conçoit la narration…

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Bon, je m’éloigne. Passé une certaine heure, j’ai tendance à faire du hors piste.
Cela dit je trouve intéressant le fait que Cizo ait d’abord appris à faire dire des choses aux images, qu’il se soit approprié des codes narratifs originaux, avant de chercher à trouver les images qui correspondraient à ce qu’il avait lui-même envie de raconter.

En filigrane, c’est un faux message d’espoir pour toutes les bites parfaitement incompétentes et dépourvues de talent.
Je vous laisse, faut que j’aille me brosser les dents.

Je commente, je flatte, je tacle...