Un de mes profs disait : « la Philo, c’est un cercle. On y entre à pieds joints ou on reste à la marge. » Cette formule colle assez bien à l’idée que je me fais de Tokyo. Cet endroit est tellement ailleurs, tellement insolite, qu’il faut y entrer sans réserve, accepter de se perdre et même de désapprendre, pour finalement s’y sentir bien.

Octobre dernier, de passage dans la « capitale de l’est », l’idée me vient de participer à un tournoi d’Othello.
Je mentirais si je disais que j’y avais pas déjà un peu (beaucoup) pensé, mais je m’étais fixé une ligne de conduite, j’avais décidé de sortir de ma bulle, de passer un max de temps avec ma boulette. Tant de choses à faire, tant de trucs à voir…

Il ne m’avait toutefois pas échappé que notre planning comportait quelques blancs. L’idée pouvait donc faire son chemin… et l’occasion ferait peut-être le larron. Soit dit entre nous, Tokyo c’est un peu La Mecque du jeu d’Othello… comment résister ? Vous en connaissez beaucoup des surfeurs qui se pointent à Hawaï pour chercher des girolles dans les bois ?
Discrétos, je fais donc un petit tour sur le site de la fédé japonaise d’Othello : imbitable. Je le passe à la moulinette du traducteur Google : pas mieux  (il doit manquer la mention bêta quelque part :-D).
Me vient alors une nouvelle idée (ouais, mes neurones fonctionnent en dual channel) : je fais part de la situation à Takuji, un pote othelliste parfaitement bilingue. Takuji me répond qu’un tournoi est en effet prévu dans les jours qui viennent, il me donne l’adresse mail de l’organisateur et me file l’URL d’un plan pour m’aider à trouver le lieu ad hoc. Royal. J’écris aussi sec à l’hôte du tournoi qui n’est autre que Tetsuya Nakajima, une des étoiles nippones du pion biface (8e Dan). Peine perdue (je pue ou bien ?). Bah, je me débrouillerai tout seul. J’ai un plan, après tout.

Et ce fameux plan, le voici :
Euh… encore des idéogrammes, c’est quoi c’t’embrouille ? Atroce.
Je reprends le message de Takuji et note les mots clés : « Rinkai Challenge Cup », « samedi après-midi », « Shinagawa ». Sans conviction, je retourne sur le site de la fédé japonaise, clique à tout-va comme un gros benêt, et tombe finalement sur la page d’annonce du tournoi. Dans cette dernière, un lien renvoie vers ce qui semble être la page de présentation du centre culturel de Yashio Plaza (le lieu du tournoi à Shinagawa), il y a aussi des infos sur les différents moyens de s’y rendre, c’est pas hyper compréhensible mais c’est toujours bon à prendre. Et puis il y a des photos, ça peut aider.
Sur ces entrefaites, j’annonce officiellement à la boulette qu’on va tracer à Shinagawa et qu’il nous faudra prendre un bus, le genre où rien n’est traduit (y’a pas plus phobique pour des touristes qui ne maîtrisent pas la langue de Murakami). Même pas peur. Bah ouais, elle est comme ça la boulette.

Et nous y sommes, le souffle court, mais nous y sommes (je passe sur les détails de notre itinéraire façon Pékin Express, il faudrait que j’écrive un bouquin). Plus précisément, c’est en voyant ça que j’ai su que nous y étions.

Nous entrons, une trentaine de têtes brunes se tournent instantanément vers nous, interloquées, comme si le temps s’était arrêté et que quelqu’un avait coupé le son. Effet Lost in Translation. Des touristes à Tokyo par les temps qui courent, c’est déjà chelou (les étrangers pensent qu’ils vont mourir ou qu’un troisième bras va leur pousser), mais un Français et sa copine dans un trou de taupe à Shinagawa, ça dépasse l’entendement.
J’aperçois dans le fond Tetsuya et me dirige vers lui. Je me présente, lui explique la raison de notre présence, lui rappelle que nous nous étions déjà rencontrés en 2006 à Mito, il hoche la tête l’air de dire « oui mais non », il me présente sa femme, elle va prendre mon inscription (1500¥, un peu moins de 15€) mais il faut choisir une catégorie, ah bon ? Bah ouais, au Japon c’est pas la fête du slip, tu peux pas te frotter aux gros tendus direct, il y a des règles. Il a besoin de connaître mon classement. Le problème c’est que le système d’évaluation européen (sorte de Elo) est différent de celui utilisé au Japon (échelle de Kyu et Dan) et qu’il n’y a pas vraiment d’équivalence. On me laisse donc le choix : Débutant, Intermédiaire ou Pro. Euh… je ne conçois pas de jouer en « Débutant », même si je sais que le niveau moyen des Japonais est sensiblement plus élevé qu’en occident et que j’ai quelques réserves sur ce qu’ils appellent ici un « débutant »… D’un autre côté, si je choisis la catégorie « Pro » j’ai peur de passer pour un type qui pète plus haut que son cul ; je doute que tous les joueurs soient de la trempe de Nakajima mais le risque existe que je perde toutes mes parties (atroce)… En fin de compte, Tetsuya me propose d’intégrer la catégorie « Intermédiaire » ; j’accepte respectueusement.

Tetsuya fait un discours d’ouverture en brandissant des papiers et en désignant des trucs sur un tableau. Je devine qu’il explique le déroulement du tournoi, je fais donc semblant d’acquiescer lorsqu’il regarde dans ma direction.
À un moment donné, il nous montre du doigt, à la boulette et moi, puis me fait un signe de la main, comme s’il fallait que je me lève… mais j’étais déjà debout. Je rentre alors la tête dans les épaules comme pour dire « euh… quoi ? », il s’approche et me glisse à l’oreille : « please, say something. »
Je me tourne vers l’assistance qui me regarde fixement, dans un silence quasi monastique ; je me dis qu’ils ne kiffent peut-être pas mon tee-shirt Nintendo « Jesus saves after he passes each level »… Passons. Petit discours poli dans un anglais approximatif (ça fait un bail que j’ai pas révisé mes verbes irréguliers), pour la forme donc, vu que la plupart d’entre eux ne pipent pas un mot d’anglais (véridique).

Les choses sérieuses vont pouvoir commencer.
On m’explique un dernier truc : au Japon, il n’y a pas de partie nulle. On procède à un toss avant de commencer la partie ; celui qui gagne le toss peut soit choisir la couleur avec laquelle il va jouer, soit choisir la nulle, comprenez : en cas de partie nulle (32-32), c’est lui qui l’emporte. C’est chelou mais c’est la règle maison, faudra faire avec.
C’est parti pour six rondes de 2×20 minutes.

Mon premier adversaire s’appelle Mitsuaki Takigawa (photo ci-contre). Il a une bonne cartouche.
J’aborde cette partie dans le brouillard le plus total et j’attends des premiers coups qu’ils me renseignent sur le niveau moyen de cette catégorie. Le toss m’est favorable. Comme je n’ai pas de préférence entre l’une et l’autre des couleurs, je prends la nulle. Mitsuaki choisit les noirs et me surprend dès le coup 7 sur une ouverture « Campagnarde collée » (c4c3 d3c5 b3e3) avec f3. C’est un début que je me rappelle pas avoir jamais joué en tournoi. Quatre réponses me semblent envisageables : c2, d2, e2 ou f2, mais je retiens bien évidemment la pire d’entre elles, à savoir e2 (qui ne payait pourtant pas de mine). Dès la réponse de Noir en f6 je comprends qu’il eût mieux valu jouer c2 (c’est précisément ce que je suis en train de me dire sur la photo : « C’est atroce ce qui m’arrive, je suis déjà dans la mouise… »).
Quelques coups plus tard, il m’apparaîtra clairement que Takigawa n’était pas venu pour beurrer les toasts. J’aurai beau essayer de compliquer la partie en feignant des arnaques ici ou là, je ne sauverai que 17 pions, victime d’un solide béton sur les bords nord et est. Ça commence mal.

Les appariements de la ronde 2 sont lancés et on m’annonce que je ne jouerai pas. En effet, nous sommes un nombre impair de joueurs, ce qui implique qu’à chaque ronde un joueur est mis au repos (généralement le joueur le moins bien classé). La règle veut qu’il gagne alors sa partie par défaut. En France, nous appelons « bip » l’adversaire virtuel que nous battons de cette manière (« jouer contre bip » ou « bipper »  sont des expressions courantes). Au Japon, le fait de « bipper » se dit 不戦, ce qui d’après notre ami Google signifierait « renonciation à la guerre ». C’est plus classe que « bip » 😀
Mais là aussi il y a une différence de traitement entre Occidentaux et Japonais : le score par défaut est de 44-20 pour les premiers, et de 32-32 pour les deuxièmes (avec valeur de gain, œuf course).

Je profite de cette pause forcée pour rejoindre la boulette qui est sortie se dorer la pilule et manger un bout.
Lorsque j’arrive sur le parvis, elle est en train de s’essayer à un parcours de réflexologie plantaire. Je lui emboîte le pas en me disant que ça pourrait m’aider à « recentrer mes énergies » ou une connerie dans le genre, mais c’est finalement au-dessus de mes forces. Une vraie torture. D’un point de vue symptomatique, ça veut probablement dire que j’ai une tumeur au cerveau ou un organe qui fuit mais je préfère pas savoir…

Ronde 3. J’affronte le jeune Yuto Kimura.
Yuto négocie très bien le début de partie (je misais sur l’effet de surprise en jouant une ouverture Baghat mais c’est râpé). Et en y regardant de plus près, je pense qu’il aurait pu me poser des problèmes autrement plus sérieux…
De 17g5 à 36h2 il y a quelques approximations de part et d’autre mais aucun de nous ne parvient à prendre un avantage clair. Après 37b4 suivi de g2 c2 b8 f8 g8 f7, je sens que j’ai une finale gagnante. C’est à Blanc de jouer et il est forcé d’ouvrir à l’ouest, il choisit 44a5, ce qui nous amène à la position suivante :

[applet code= »OthelloViewer2″ file= »http://www.frank-poupart.org/othello/applet/OthelloViewer2.jar » width= »300″ height= »315″] [param name= »background » value= »#fafafa »] [param name= »position » value= »—————————0X——X0————————— X »] [param name= »ListMoves » value= »c4e3f4c5d6f3e2f6d3f2d2e1f5e6c6g6g5b3b5h5g3g4e7c7d7h4h3c1d1e8c8c3f1d8b1h2b4g2c2b8f8g8f7a5a6a3b6a4a2b7a8a7h8g7h7h6h1g1a1b2″] [param name= »playMoves » value= »44″] [/applet]

Dans cette position, a4 et b6 gagnent assez largement (+16). Le problème c’est que Yuto et moi sommes en zeitnot (perso il doit me rester une vingtaine de secondes), il faut que je joue à tempo ou presque et je n’ai pas le temps d’envisager tous les coups. D’ailleurs, nous avons arrêté de noter la partie et je ne garantis pas l’exactitude de la séquence jouée après 49a2 que je reproduis ici de mémoire (mais ça y ressemble, et ça colle au score final).
Retour à la position : 45h7 ne me traverse même pas l’esprit (pas plus que 45b6) ; j’écarte a3 à cause de 46a4 sans chercher à voir plus loin (pas le temps) ; et sur 45a4 j’ai peur de a6 alors que Blanc n’y a pas accès… bref j’ai tout faux. Je suis en mode panique.
Je joue 45a6 de façon réflexe mais après a3 b6 a4 j’ai comme l’impression d’avoir manqué le coche. Je ne peux pas jouer b7 car Blanc reprendrait le bord en a7 sans retourner b7, a2 me semble donc forcé, l’attaque de Blanc en b7 inévitable, et la partie de m’échapper. À cet instant, dans mon esprit cela ne fait plus de doute, j’ai merdé, c’est plié (je perdrai effectivement 25-39).
Pourtant… il restait un coup gagnant : 49b2 ! (+4)
Un putain de tesuji. Un coup qui parle aux Grands Maîtres, pas aux brêles dans mon genre 😀
Même à froid, en ayant du temps à la pendule, honnêtement je ne suis pas sûr de trouver ce coup.

Faisons le point. J’ai pris une branlée à la première ronde, bippé à la deuxième et merdé dans la troisième. C’est pas glorieux.
Je commence à flipper, à me dire que ma place était en « Débutant ». Atroce.

Ronde 4. Techine Hashikawa. Le cadet de la catégorie, et sans doute le moins expérimenté.
Comme moi, il a perdu deux parties (dont la première sur la plus petite marge) et marqué un point contre bip.
C’est bien simple, il faut que je le détruise. Il a une bonne bouille mais ça ne change rien à l’affaire, je n’ai plus le choix, je dois gagner par ippon. Si je ne le fais pas pour moi, je le ferai pour la France 😀
55-09, I’m back to business !

Ronde 5. Kousuke Fujita. Il a gagné trois de ses quatre premières parties, ça s’annonce rude.
J’ai les noirs. Ouverture « Campagnarde Berner » (c4c3 d3c5 b3f4 b5b4 d6). Kousuke joue vite, comme s’il savait parfaitement où il allait. Certains de ses coups me semblent pourtant assez faibles, il me donne un temps, puis un autre… je ne comprends pas où il veut en venir. Au coup 21, Kousuke s’arrête subitement de jouer et commence à faire la moue, comme s’il se rendait compte que quelque chose n’avait pas tourné rond. Il se redresse sur sa chaise et penche la tête sur le côté ; je ne suis pas expert mais pour moi cette expression ne peut vouloir dire qu’une chose : « What the fuck ?! »*
Trop tard, 47-17.

Ronde 6. Satoshi Asahina. 3e Dan. On me le présente comme l’adversaire le plus dangereux de la catégorie.
C’est la dernière ronde, c’est pas le moment de flancher. À priori tout le monde a perdu au moins une partie, je peux encore sauver les meubles, voire me placer…
Ouverture « Heath cheminée ». J’ai les blancs, je joue mon coup 10 au bord : c4c3 d3c5 b4e3 e2d2 c6a4. C’est un début qui me met en confiance, contrairement à Satoshi qui se retrouve assez vite en difficulté (visez la position sur la photo, Noir a le trait, ça sent les emmerdes…). Je gagnerai 40-24, limite sans forcer, c’est à n’y rien comprendre.

Contre toute attente, je termine troisième du tournoi (à égalité de victoires avec le deuxième mais ce dernier a un pion de plus que moi au départage !), ce qui me vaut de recevoir des mains de Tetsuya Nakajima un joli certificat sur lequel est écrit que j’accède au rang de 1e Kyu. De la balle. C’est jamais qu’un bout de papier pour une perf’ en demi-teinte mais je sais pas… sur le moment j’ai eu envie de me mettre en slip et de chanter du Elvis :

Au fond, je suis surtout soulagé d’avoir pu remonter la pente après un départ de merde. Ça m’aurait fait mal de rentrer bredouille, même si l’ambiance et l’esprit bon enfant du tournoi valaient cent fois le déplacement.
Du côté des pros, c’est logiquement Tetsuya qui l’emporte, en concédant toutefois deux défaites, la première contre la championne féminine Yukiko Tatsumi, la deuxième contre un de ses élèves : « Gabo » (Hiroaki Iwakura), à droite sur cette photo.

Mon prochain voyage au Japon est prévu en 2016, mais je ne m’interdis pas d’y faire un saut dans l’intervalle. La possibilité de participer au Meijin (un des plus prestigieux tournois japonais) commence à m’exciter, et vu que la boulette est maxi open à l’idée de retourner à Tokyo… qui sait.

[EDIT du 26/04/12]
*Il me revient que Takuji Kashiwabara avait eu à peu près la même réaction dans cette partie qui nous opposa lors du championnat de France 1999 (j’ai les blancs). Sauf que lui c’est dès le coup 15 qu’il s’est mis à grommeler je ne sais quoi dans sa barbe de vieux sage, comme s’il se flagellait intérieurement.
Tous ceux qui connaissent Takuji savent qu’il est réputé pour jouer extrêmement vite (et bien). C’est la première fois que je l’affrontais et j’étais sur mes gardes car je savais qu’il s’agissait d’un joueur très dangereux. Il joua comme à son habitude très vite un début pourtant irrégulier (ouverture particulièrement délicate à négocier pour les noirs, c’est un peu comme si aux Échecs après e4e5 vous répondiez a4 !), s’imaginant sans doute qu’il ne ferait de moi qu’une bouchée… Gnurf gnurf gnurf !

3 commentaires sur “りんかいチャレンジカップ”
  1. Le Professeur dit :

    Une nouvelle fois, excellent billet !
    Je peux imaginer le périple pour te rendre à Shinagawa. ^^
    Et le « please, say something. », genre invité de marque… un grand moment de solitude, n’est-ce pas ?

  2. Frank Poupart dit :

    Clair, surtout que j’avais pas la moindre idée de ce que j’allais dire… Et, en définitive, si j’avais dit n’importe quoi je pense que ça n’aurait pas fait de différence.
    La prochaine fois je préparerai un p’tit truc en japonais 🙂

  3. The Brain dit :

    Un simple « Ich bin ein Berliner » ça aurait été bien classe aussi mais totalement hors contexte 🙂

  4.  
Je commente, je flatte, je tacle...