Il est admis qu’en moyenne, dans la vie, nous passons  plus de temps au turbin qu’à buller à la maison, et, à moins de bosser dans un cabinet d’experts comptables, il arrive forcément un moment où l’on y cause d’autre chose que du boulot. C’est ainsi qu’on a parfois la surprise de tomber sur des types qui méritent mieux qu’un pain dans la gueule, et quelquefois même sur de vraies bonnes pâtes, de celles qui ne paient pas de mine mais qui ont de la suite dans les idées, et qui ont surtout compris qu’on ne vit pas pour bosser mais qu’on bosse pour vivre.
Je vous ai déjà parlé de mon pote Riton dont les neurones dégagent plus d’énergie que la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis ; aujourd’hui l’occasion m’est donnée de vous présenter Mathieu, aka Backstar, qui sent en lui pousser la fibre artistique – même s’il s’en défend – celle-là même qui fait de lui un peu plus qu’un simple geek.
C’est en parcourant son blog que l’idée m’est venue de me livrer à un exercice que je ne pratique habituellement pas : l’interview.

[Frank Poupart] Salut Mat’, comme moi « t’as Free et t’as pas tout compris » mais, du temps où l’on bossait encore dans le même service, je crois me souvenir que t’étais avant tout ce qu’il convient d’appeler un hardcore gamer, un actif de la communauté WoW, je me trompe ?
Du coup, c’est quoi le plan, tu arrives à t’investir dans plusieurs trucs à la fois (c’est la chasse gardée des filles ça normalement) ou bien t’as lâché WoW et t’as trouvé dans la photo, et plus particulièrement dans le courant Strobist, une façon de te sevrer ?

[Backstar] Mais qu’est-ce que tu viens m’emmerder pendant mes vacances avec tes questions pourries !? 🙂
Cela dit, la première question annonce la couleur.
Effectivement, « hardcore gamer » est le bon terme. J’ai toujours été fan de ces conneries, au désespoir de ma copine… Je joue pas mal à WoW, c’est vrai, mais par périodes. Je me mets la dose pendant un ou deux ans, jusque ras la gueule, puis je fais une longue pause le temps que ça redescende… et en ce moment je suis justement en plein sevrage.
Et la photo dans tout ça ? Ben, par hasard je dirais… En fait ça fait quelques années que je m’y intéresse sans jamais avoir eu le courage de me lancer. J’avais surtout peur de me planter, d’être ridicule et de faire des photos de merde. Je suis un matheux à la base, pas un artiste.
En juin 2010, y’a eu un déclic, une envie soudaine. J’admirais le travail de certains collègues passionnés de photo et je traînais de plus en plus sur des sites dédiés à la photographie… J’ai craqué. J’ai cassé le cochon pour me payer mon tout premier reflex. Et je me suis lancé. Je t’explique pas le massacre lors de mes premiers essais, une hécatombe ! Mais bon, je me suis accroché.
Quelques mois plus tard, en me baladant sur Flickr, je suis tombé sur des clichés en flash de reportage déporté (Strobist) et j’ai pour ainsi dire vu la lumière ! J’ai donc investi dans du matériel d’éclairage (flash, déclencheurs à distance, parapluie etc.) pour avoir le même rendu.
Aujourd’hui, je travaille principalement avec cette technique et je prends vraiment mon pied.

T’es en train de m’expliquer poliment qu’en plus de te mettre la tête à l’envers, WoW tapait sur le système de ta copine et qu’il fallait que tu trouves fissa une alternative viable pour préserver l’équilibre de ton couple. La photo te permet de rendre ta copine participative, de la valoriser. C’est un bon calcul (c’est vrai que t’es un matheux). Mais fais gaffe, si un jour ça part en sucette, elle pourra faire valoir son droit à l’image…
Si t’étais pété de thunes et que tu pouvais t’offrir les conditions d’une photo idéale, le kif ultime en quelque sorte, qu’est-ce qui sortirait da la boîte, un portrait, un paysage, une scène de type reportage ? Quid de la mise en scène et, le cas échéant, du traitement ? Strobist or not Strobist ? (Tu peux te lâcher, ça ne coûtera rien à personne.)

Ah là là ! Quelle question ! Je trouvais que la première était hard mais là…
Bon, je pense que je mettrais en scène un équilibriste cracheur de feu debout sur le dos d’un pur-sang arabe au galop gravissant le Machu Picchu poursuivi par une centaine de cavaliers de l’armée péruvienne… il y aurait sûrement dans la scène des femmes nues, des flammes partout et un nain de jardin.
Bon ok, j’ai craqué (il faut vraiment que j’arrête les réveillons trop arrosés… ça laisse des traces).
Non, plus sérieusement j’en sais vraiment rien. J’imagine une fresque titanesque ou tout simplement un sublime paysage que l’homme n’a pas l’habitude de voir ou n’a jamais vu. Mais franchement je pense qu’une photo n’a pas besoin d’artifice pour être belle. Je tombe souvent sur des photos simples mais tellement hallucinantes que je rêverais les avoir prises moi-même.

Ouais, au final tu la joues petit bras 🙂
Je t’ai déjà piqué une idée, celle de l’interview, je vais m’en approprier une deuxième – je n’ai aucun scrupule – en te demandant de présenter une (et une seule) de tes photos et de nous en dire quelques mots : le contexte, la face cachée, les aspects techniques etc.
Dans toute création artistique, le rendu ne correspond jamais tout à fait à l’idée qu’on s’en faisait au départ, qu’en est-il pour toi vis-à-vis de cette photo ? Le résultat va-t-il au-delà de tes attentes ? Et, si oui, sais-tu seulement pourquoi ?  Je ramasse les copies dans une heure ; le premier qui copie je le crucifie et je flambe sa baraque.

Tu sais quoi, je ressens pour la première fois la difficulté que doivent éprouver les photographes à qui je propose une interview. Je n’imaginais pas à quel point il est compliqué de choisir une photo de sa propre galerie. Elles ont toutes leurs propres histoires. Je pourrais présenter la meilleure à mes yeux mais ce serait pas forcément amusant à raconter… Allez, plus pour le côté backstage que pour la prise elle-même, je choisis celle-là :

J’avais depuis longtemps cette image en tête : un parking souterrain désert, les pleins phares d’une voiture et au centre un modèle avec une pause à la Michael Jackson, pris à contre-jour.
Je n’avais aucune idée quant la faisabilité d’un point de vue technique et je n’ai pas même pris le temps de faire des tests devant chez moi.
Après avoir présenté le projet à mon amie, nous sommes partis un dimanche après-midi à Bordeaux, direction les derniers niveaux du parking souterrain de la place Pey-Berland. Nous avons trouvé un endroit propice et nous nous sommes installés : caisse allumée pleins feux, un flash devant à gauche monté sur son pied et caché derrière un parapluie blanc… le tout déporté grâce à des émetteurs-récepteurs radiocommandés.
La plus grosse difficulté a sûrement été de gérer les phares de la voiture. J’étais ébloui, en violent contre-jour, et l’autofocus patinait en continu sans jamais faire la MAP. J’ai dû la faire et la mémoriser feux éteints puis shooter à l’aveugle. Ça a sûrement été les conditions de prise de vue les plus difficiles depuis que j’ai commencé la photographie. Entre chaque série je regardais le monito ACL pour vérifier le rendu, le cadrage et la netteté du modèle. Deuxième grosse difficulté, toujours due aux feux, les halos et flares qui se formaient dans l’objectif, une vraie plaie ! Présents à chaque PDV, je devais en pernanence trouver le meilleur angle pour limiter leur effet.
Au niveau des réglages du boîtier, j’avais défini une vitesse et une ouverture en fonction de la distance qui me séparait de la scène.
Lorsque nous sommes rentrés, les résultats sur mon PC m’ont rassuré. Les photos étaient assez proches de ce que j’avais imaginé et après quelques retouches je suis parvenu à ce rendu. C’est loin d’être parfait et ce n’est certainement pas la meilleure de mes photos, mais c’est pour l’heure la seule qui représente un vrai défi personnel et ça reste une séance mémorable… qui m’a coûté 2,20 euros (et oui, c’est cher les parkings publics, même un dimanche).

Sans transition, question Ardisson : « Est-ce que sucer c’est tromper ? »

Celle-là, je ne l’attendais pas 🙂

Ouais, il faut savoir marquer des ruptures, c’est une question de rythme.

Bon, je pense que tout dépend du point de vue.
Resituons le contexte. J’imagine déjà que le fait de sucer une glace ou un bonbon à la menthe est hors propos.
Donc, si nous parlons bel et bien de sexe, il faut considérer deux possibilités :

1. Une autre bouche que celle de ma compagne vient s’égarer par hasard entre mes jambes (alors que, bien entendu, je n’étais absolument pas consentant).
Je pense qu’il faut prendre en compte l’aspect caritatif de la situation. Cette femme est probablement triste, sinon dans le besoin. Je ne suis donc pas infidèle mais particulièrement généreux.

2. La bouche de ma compagne vient se perdre entre les cuisses d’un autre homme (bien entendu, il aura eu la lâcheté de la faire boire avant…)
Je pense qu’il faut prendre en compte l’aspect festif de la situation. Ma femme tient très bien l’alcool ; c’est donc une salope particulièrement infidèle.

Je sens que ça dérape ; recadrons : tu dois partir sur une île déserte, tu prends la panoplie du parfait petit Strobist ou bien un SX-70 Polasonic AutoFocus MODEL 2 ? Autrement dit, la photo, pour toi, c’est avec ou sans OGM ?

Sans hésitation, je prends avec moi ma panoplie de Strobist. Le parapluie ma servira d’ombrelle, les deux pieds seront utilisés comme support de hamac. Enfin, mes flashs pourront me permettre d’attirer les poissons de nuit pour ne pas mourir de faim. Tandis que ta saloperie de Polaroid ne me permettrait qu’une seule chose : prendre des photos de merde dont même les singes se moqueraient.

Comme t’as de la chatte, on te propose aussi d’amener ton film fétiche. Lequel ?

Si je dois prendre en considération la situation dans laquelle je me trouve, je choisis de prendre avec moi l’intégrale de la série MacGyver (surtout si je n’ai que ta daube de Polaroid avec moi).
Sinon, je dirais comme ça, sans réfléchir, Requiem for a Dream qui m’a beaucoup marqué.

Bon, Mat’, je sens qu’on va en rester là. J’ai un mauvais feeling, mes questions sont à chier, tes réponses me font peur…
Par contre, je tenais à montrer cette photo qui me plaît beaucoup (juste dommage que le corps ne soit pas un chouilla plus à droite pour se détacher de la… comment on appelle ça, une grosse butte, un mont ?) la lumière est divine (100% bio ?) ; et j’encourage les curieux à visiter ta gallerie et ton blog qui valent le détour, les ressources sur le courant Strobist ne sont pas légion et ton travail makes sense, comme disent les Britons.
Merci d’avoir jouer le jeu, et bonne continuation. Je te laisse la dernière cartouche…

Merci tout d’abord pour ce jeu de questions/réponses qui m’a beaucoup amusé.
J’avoue qu’il est assez facile de parler des autres mais quand on doit se regarder en face c’est une toute autre histoire. En tout cas j’apprécie la démarche très flatteuse que tu as eue et je te remercie encore une fois d’avoir mis mon cerveau à rude épreuve.
Je me permets de prendre encore quelques lignes pour parler de cette photo (celle du champ de blé) prise cet été sous le viaduc de Millau. Ce soir-là, nous sommes partis en pleine campagne pour trouver un spot de ce genre. J’avais réellement cette image en tête avant de shooter (aucune improvisation sur ce coup). Je me souviens d’avoir demandé l’autorisation auprès de la fermière pour squatter les lieux. Elle avait accepté à condition de ne pas déranger les chèvres du pâturage voisin (rires).
Nous avons donc grimpé jusqu’au champ de blé où nous avons pris les photos. Entre chaque prise, nous étions obligés d’avancer de dix mètres car le soleil se couchait rapidement et mon amie se retrouvait à chaque fois dans l’ombre. C’était chaud à gérer et ça nous laissait peu de temps pour soigner les prises de vue, mais ça reste un très bon moment, avec une lumière 100% naturelle (je ne connaissais même pas le terme Strobist à l’époque, et j’avais mon reflex depuis quelques semaines seulement).
Voilà pour la petite histoire.
J’en termine sur une citation de John Stuart Mill (je trouve ça classe comme conclusion). Cette phrase résume très bien ma vision des choses et me permet par la même occasion de ménager ce qui me reste de matière grise : « La photographie est une brève complicité entre la prévoyance et le hasard. »

Interview intégralement réalisée via Gmail les 29 et 30 décembre 2010, et presque toujours en dehors des heures de boulot.

Je commente, je flatte, je tacle...