New York Stories sort en salle à une époque où le film à sketches est passé de mode (ce genre a connu un certain succès dans les années 50 et 60 – en France, Paris vu par… réunit les courts-métrages de six réalisateurs de la nouvelle vague – et semble susciter un nouvel intérêt ces dernières années).

C’est l’été 89, j’ai quinze piges, et comme pas mal de gamins de mon âge, j’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire de ma vie, je me cherche, j’essaie de me la jouer à la cool, surtout devant mes potes, bref je suis un p’tit con dans la moyenne. Mes seuls skills, à l’époque, sont l’EPS (le sport quoi) et le dessin. J’appartiens à la classe des branleurs puisque, pour je ne sais quelle raison post soixante-huitarde, ces matières ont perdu leurs lettres de noblesse et sont désormais l’apanage des cancres, radicaux de gauche et autres doux rêveurs. La vérité c’est que j’aime bien le français, le latin aussi, mais déjà les contraintes de la scolarité m’emmerdent et je ne fais aucun effort pour étudier, persuadé que je ne suis pas comme les autres (manquerait plus que ça) et que mon destin ne se décidera pas sur les bancs de l’école.
En fin de compte, je corrige : j’étais probablement un peu plus con que la moyenne (n’y voyez aucun signe de contrition, j’arrive à garder une assez bonne opinion de moi-même).
Quoi qu’il en soit, c’est l’été 89, et comme chaque été depuis cinq ans je passe la moitié des vacances avec mon padre. Et comme chaque été depuis cinq ans mon padre loue une dépendance dans une villa, plage de la Milady, à Biarritz.
Y’a pire, vous me direz.
Le hic, c’est qu’à l’époque je ne connais pas encore le cancre (c’est l’esprit de camaraderie, mais lui n’a de cancre que le nom) qui me fera comprendre qu’il peut se passer des trucs intéressants à la plage, et qu’on est jamais condamné à compter les grains de sable. Je veux parler de mon pote Lolo, qui me fera découvrir les vertus masochistes du Skimboard deux ans plus tard (en classe de première si je me plante pas).
Or donc (comme disent les philosophes), vu que j’en ai ras la casquette de rôtir comme une vieille duchesse au cul tanné sur le sable chauffé à blanc de la Milady, je chausse mes tongs et traîne régulièrement mes fesses downtown, en quête d’inspiration, voire, avec un peu de chatte (et sans mauvais jeu de mots), d’aventure.
Et ce jour-là, car il fallait bien que ça tombe un jour en particulier, mais je ne vous dirai pas lequel car je ne savais pas encore que ce jour allait compter (vous me suivez), ce jour-là, donc, j’ai rencontré le Cinéma. Pas que je poussais les portes d’une salle obscure pour la première fois (faut pas déconner, j’avais vu Goose crever dans Top Gun*), mais c’est ce jour-là que j’ai compris ce qu’était le Cinéma.
On dit parfois qu’il suffit d’un déclic, un élément déclencheur, une rencontre. Par exemple, j’ai rencontré la littérature lorsque j’ai lu Tropique du Cancer, avant quoi la littérature n’avait eu d’autre effet sur moi que de me barber (les « contraintes de la scolarité », j’y reviens). Et ce n’est que bien plus tard, une fois libéré de toute forme d’obligation, que j’ai redécouvert le (vrai) goût des classiques, Flaubert en tête. De la même façon, je peux dire que j’ai rencontré le Cinéma lorsque j’ai vu New York Stories, et tout particulièrement Life Lessons, le court-métrage de Martin Scorsese.
Miller et Scorsese, chacun dans leur domaine, auront été pour moi des références. Des accélérateurs incroyables. Comme si jusque-là il avait manqué des imputs à mon cerveau.

Je passe sur l’intérêt très relatif des deux autres parties, celle de Woody Allen (Oedipus Wrecks, sympathique mais c’est pas le Allen que j’aime) et celle de Francis Ford Coppola (Life Without Zoe, une croûte) et vous propose un petit extrait** de Life Lessons :

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Life Lessons, qui pour la première fois m’a fait ressentir les liens intimes qui existent entre l’Art et le Cinéma, les ponts qui se forment entre le sujet, la matière, la musique et le mouvement circulaire d’une dolly ou le choix d’un plan en contre-plongée. Et la violence des rapports, destructeurs, contradictoires, et finalement orgasmiques, qui régissent l’acte de création.
Life Lessons, qui pour la première fois m’a donné à voir plus loin que mon propre goût, et à regarder les choses à la lumière de ce que Hegel appelait le « connaisseurisme », afin de mieux m’en repaître.

* Top Gun, vous savez, le film au patriotisme dégoulinant (pour ne pas dire fascisant) qu’on regarde pour ses gros n’avions qui envoient la purée, son match de beach-volley aux allures de Gay Pride (et Maverick qui finit par mettre son gros machin dans Kelly McGillis…).
** Désolé pour le format recadré (à ma connaissance, ce film n’a jamais été édité dans son format 1.85 d’origine…).

Je commente, je flatte, je tacle...