Archives pour la catégorie “Photo”

« Vous faites du déjà-vu, Mme Lancaster ? Je ne crois pas, non, mais je vais aller voir en cuisine… »
Extrait de Groundhog Day, de Harold Ramis

Sur sa page Flickr, mon pote Rémy donne une définition inédite à ce qu’on appelle communément la tourista.
On pourrait la résumer ainsi : « Tourista, subst. fém. Trouble caractérisé par un irrépressible besoin de photographier des paysages, scènes ou objets emblématiques d’un endroit ou d’une culture (clichés, stéréotypes). » Cette pathologie serait extrêmement contagieuse (pandémique ?), et toucherait la plupart des globe-trotters, suscitant chez les autochtones un sentiment d’amusement mêlé de désarroi, voire d’incompréhension.

Je pense pour ma part avoir su éviter un certain nombre de lieux communs à NY, mais j’avoue ne pas avoir résisté à la tentation du Flatiron Building, une construction phare des années 1900 signée Daniel Burnham (un des principaux chefs de file de l’école de Chicago et du mouvement City Beautiful).
La question qui se pose alors est : comment mettre en lumière un sujet qui a déjà été couvert sous tous les angles, par tous les temps, et dont l’image a été vue et revue jusqu’à écœurement (ou presque) ? Réponse : en jouant la carte de la simplicité (pour ceux qui lisent entre les lignes : « je vous emmerde »). La carte du gars qui ne boude pas son goût pour l’architecture et s’enorgueillit de pouvoir poser son propre regard sur une œuvre universelle, avec cette idée que la photo qui sortira du chapeau enfoncera un peu plus le clou du déjà-vu, en même temps qu’elle aura une valeur personnelle à nulle autre pareille.
J’assume, je suis un romantique. (C’est aussi pour ça qu’à la prochaine occase, le petit Rémy, derrière une dune…)
Résultat : le choix du B&W pour pousser la dynamique, de la texture pour ajouter au côté vintage de la chose (c’est tendance, un peu facile, mais une fois de temps en temps ça peut pas faire de mal) et du bidouillage dans PS & Camera Raw pour « modeler » la lumière qui était à l’évidence l’élément le plus intéressant à travailler dans ce shoot. Sans parler du building, qui se suffit à lui-même.
Je ne sais plus qui a dit : « en réalité, il n’y a pas de grands acteurs mais uniquement de grands rôles » ; c’est ouvertement réducteur, mais on pourrait dire à propos de la photographie, dans le même ordre d’idées : à moins d’avoir les mains carrées ou la vue trop basse, difficile de rater son shoot quand le modèle en impose naturellement.

Autre poncif : Times Square.
J’avais le choix entre le classique plan large direction uptown pour cadrer la jonction entre Broadway et 7th Avenue, et la non moins traditionnelle photo du Naked Cowboy avec ses bottes en croco, sa guitare et son slip kangourou en train de peloter ma boulette (no way !). Rien de très ragoûtant, en somme. J’ai donc posé le trépied en attendant qu’il se passe un truc pas ordinaire. Et c’est précisément un truc(k) qui viendra mettre du piment à la scène.
Des types étaient en train de défoncer la chaussée au marteau-piqueur quand le Mack s’est pointé. Il a marqué un stop devant ma poire, juste avant de remettre les gaz (sur le moment je me suis dit : « ‘culé ! »). Il se trouve que je venais de déclencher en mode manuel avec les exifs suivants : expo de 4s à F22, ISO au mini, WB auto, mesure pondérée centrale. J’aurais bien voulu tenter des expos plus longues, mais la lentille frontale de Hubble (c’est le petit nom que je donne à mon 14-24) est tellement proéminente qu’elle ne me permet pas de visser un filtre ND (j’ai lu qu’il existait des solutions MacGyver, mais bon… pas envie de me faire chier). Au final, avec quelques réglages et une juste dose de chatte, je tenais ma photo. En tout cas, au cul du boîtier j’ai tout de suite senti que ça allait le faire.
Quelques détails : on ne voit pas la trombine du chauffeur (qui avait un smile aussi large que son camion, et qui a tenu à ce que je lui montre la photo. Bon spirit.), y’a du monde à l’arrière plan (on aperçoit un Pedicab, les néons de la boutique M&M’s…), le panneau Broadway (à gauche) ou l’affiche géante d’Amare Stoudemire (en haut) fraîchement débarqué aux Knicks…

Voilà pour les deux premiers shoots de notre trip. J’en ai pas des caisses en réserve et je suis pas du genre à garder le meilleur pour la fin, mais j’ai encore quelques RAW à gratter. Je mise aussi sur les « behind the scenes » qui sont parfois plus croustillants que les tofs elles-mêmes.
Et puis il faut compter avec une autre variable, celle à laquelle on pense le moins au moment de se lancer dans un trip en mode lovers : on ne peut pas tout à la fois profiter, vivre le truc à fond, être en phase avec sa moitié, et prendre la posture d’un chef op’ qui scrute le moindre plan, la moindre ambiance, et qui serait tenté d’attendre jusqu’à pas d’heure au même endroit pour choper la bonne lumière ou voir passer un ragondin…
Soit tu vis le truc, soit tu restes à la marge, l’entre-deux c’est un nid à emmerdes.

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Été 2009, Istanbul.

Il est 2h30, je suis enrhubé, j’ai mal à la tronche et j’arrive pas à dormir.
À situation de merde, choix de merde : pile, fumigations à l’eucalyptus ; face, je gratte un article en attendant Morphée.
Face.
J’ai bien quarante articles en souffrance, me faut un truc simple, sans effort : Istanbul.

Istanbul m’a très agréablement surpris. Par sa démesure d’abord (c’est huge !) ; par sa convivialité ensuite.
Faut dire que le fait d’être chez l’habitant (filiation paternelle de la boulette) nous a permis d’éviter les lieux communs et de vivre un tant soit peu à la sauce locale.
Le quartier de Taksim m’a rappelé les Ramblas de Barcelone… en plus grand et plus vivant, c’est dire.
Un autre truc agréable, c’est l’importance de la mer, véritable centre nerveux de la ville. On prend le bateau à Istanbul comme on prend le métro à Paris. J’ai shooté des mouettes au 50mm (c’est le seul caillou que j’avais) en allant à Büyükada. Des dizaines de mouettes prennent le sillage des bateaux parce que les gens leur filent à bouffer, du coup il n’est pas rare d’en voir planer à portée de bras. Elles sont autrement plus majestueuses que nos bons vieux pigeons.
Mais, le must, c’est de pouvoir s’envoyer des Mojitos jusqu’à pas d’heure dans des bars à Narguilé en jouant au Backgammon et en se gavant de Baklavas…
Merde, je raconte ma vie. Je touche le fond. M’en vais faire un tour côté pile.

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« La meilleure façon de tuer un artiste est sûrement de lui donner tout ce dont il a besoin. » Henry Miller

Heureusement, Riton, aka HEG, n’a jamais besoin de rien.
Quoique ce soit contraire aux lois de la nature, son cerveau est constamment en effervescence.
Et si un jour il avait vraiment que dalle, nada, genre une météorite a désintégré la Terre, y’a plus rien ni personne sauf Riton, m’est avis qu’il trouverait encore le moyen de faire du Giacometti avec son propre caca.

Vous pensez que j’exagère ? À peine. Au fond, vous méprisez les artistes. Les super-pouvoirs de Riton vous insupportent parce que vous êtes des larves, imbues et congestionnées.

Parfois, Riton débarque à mon bureau, fiévreux, un filet de bave le suit comme la traîne d’une mariée, limite en transe, comme s’il n’avait pas dormi depuis quatre jours et que des extra-terrestres menaçaient d’envahir la Terre : « Boss ! boss ! » S’avance-t-il, l’œil hagard, manquant de s’entraver dans une chaise et de renverser quelqu’un.
– Boss ! Il faut que tu me croies, dis que tu me crois, dis-le… Putain t’es où, boss ?
– Euh, je suis là Riton, en face de toi… Riton, ça va ?
– Dis-le putain que tu me crois !  Dis-le ou je te jure que je te fume sale fils de chien ! J’en ai besoiiiin, dis-leeee aaaarrrrgh…
– Riton, Riton, Riton ! (Je vois qu’il tente de se planter un crayon dans l’oeil, je l’en empêche.)
– C’est bon, respire, je te crois, tu m’entends ? Je te crois. Assieds-toi et essaie de te détendre. Reste calme et force.
Et Riton de me raconter en long, en large et surtout en travers ce qui lui est arrivé. Je dis « ce qui lui est arrivé » parce que quand Riton explique régurgite une idée qu’il a eue entre deux crises d’insomnie, vous avez vraiment l’impression qu’un illuminé est entré dans son corps et qu’il s’y sent comme un hamster dans sa roue. Votre première réaction serait de décrocher le téléphone rouge : « Sécurité ! »
À tout prendre, Riton me fait parfois penser à Paul Hackett dans l’excellent et méconnu After Hours, de Martin Scorsese, au moment où il tente d’expliquer à un quidam les trucs improbables qui lui arrivent.

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Sauf que Riton, c’est pas l’invraisemblance des choses qui le panique, c’est la démesure de ses propres idées.
Soit que ces dernières sont trop dispersées : l’une croquée sur un coin de table, l’autre à moitié raturée dans son Moleskine, la plupart en bordel dans sa tête, avec la peur viscérale d’en perdre en route ou de ne plus trouver les connexions nerveuses qui lui permettent de les maintenir entre elles ; soit qu’elles procèdent de l’utopie pure ou cabalistique.
– Riton, le prends pas mal mais tu sais que ce tu veux faire, en admettant que ce soit faisable, ça doit coûter des milliards ?
– Ah merde… (Riton retrouve un niveau de pressurisation humainement supportable, comme si on venait de lui faire une ponction lombaire.)
– Mais c’est cool, je te paie un café.

N’empêche, faut pas croire, HEG, il est pas toujours sous emphét’. La plupart du temps c’est un mec adorable qui donne sans compter, même ce qu’il n’a pas. Ouais mon pote, respect. Avec ça t’as le bon goût de savoir dessiner, et t’es pas non plus manchot avec un appareil photo. Pour preuve, ce shoot de Nanou (c’est la frangine de Riton). Appréciez l’élégance du déséquilibre provoqué par la ligne d’horizon (comme si l’anneau de feu l’entraînait dans son tournoiement) et le contrepoids donné par la verticalité du cadrage. Cerise sur le gâteau, la lune répond comme un écho à la scène de light painting et déchire les nuages à la lisière des arbres (si vous ne faites pas la différence entre les arbres et le ciel, c’est pas les noirs qui sont bouchés, c’est vos écrans qui sont mal calibrés). Une bien belle image.
C’est quand que tu nous fais un book, Riton ?

Pour finir, ça n’aura pas échappé à votre sagacité : j’avais prévu de développer une thèse selon laquelle Joe l’Indien aurait été enlevé par les FARC (oui, j’aime le mélange des genres), mais je me suis ravisé.
Reste le titre, qui semble tout droit sorti des phases finales d’un tournoi de Kamoulox. J’avais rien d’autre en magasin.

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« Ma devise est : D’où venons-nous, où allons-nous, et à quelle heure on mange ? » Woody Allen

Parce que ce jour n’est pas tout à fait comme les autres pour ma boulette et que je préfère éviter les lieux communs (j’ai pourtant la guimauve facile), j’ai décidé d’invoquer Woody Allen à l’accroche de ce billet.
Soit dit en passant, je me suis tapé des barres énormes, la nuit dernière, en relisant Pour en finir une bonne fois pour toute avec la culture.

Il y avait mille et une façons d’accrocher le wagon, j’ai choisi, un peu gauchement, de faire part à ma boulette d’une étude menée par un scientifique américain auprès de trois mille couples, étude selon laquelle la différence d’âge idéale entre un homme et une femme serait de onze ans, quel que soit le sens de cet écart (sans déconner).
Foutaises me direz-vous, nous sommes dans le domaine du déraisonnable, cette question touche à la quadrature du cercle, et vous aurez raison (d’autant que les sources ne sont pas citées, et que la méthode, telle que relatée par les experts fantaisistes de Scientists of America*, est pour le moins sujette à caution). Mais c’est un peu comme l’astrologie : on se dit que c’est de la daube, on ne se refuse pourtant pas le droit d’y prêter une oreille distraite, à l’occasion, pour conjurer le sort ou y trouver une vague résonance qui nous laisse le plus souvent bredouilles…
Quoi qu’il en soit, je me permets de souscrire à cette thèse – vous devinerez pourquoi –, avec bonne humeur et mauvaise foi.
Naturellement, si un jour l’équilibre se rompait, je nierais avoir tenu ces propos ; au reste, en tant qu’administrateur de ce blog, il me serait facile de modifier cet article et de lui faire dire son contraire.
Il faut bien que j’aie raison.

Un six shot pour fixer la trombine de ma boulette (aucun lien avec le gun d’Harry Callahan) ; un chocolat chaud et la douceur d’une étreinte, hors-champ.

*Jean-Noël Lafargue, maître de conférence associé à Paris VIII, a créé ce site de détournement scientifique sur le postulat qu’on peut faire dire à un article ce qu’on veut. Il explique : « Je m’amusais souvent à raconter avec sérieux des choses plus ou moins absurdes en commençant mes phrases par : “Savez-vous que des savants américains ont calculé que…” ».
Voilà une idée grisante, diablement efficace, et qui met en garde sur la malléabilité de l’information, même quand elle a l’apparence d’une vérité encyclopédique (Vous avez dit Wikipédia ? Mauvaises langues).

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« Peu de gens ont compris l’intérêt de la photogénie. Au reste, ils ne savent même pas ce que c’est. Je serais enchanté qu’on supposât un accord mystérieux de la photo et du génie. » Louis Delluc

À Noël – force et robustesse de la tradition – je n’ai eu que des cadeaux de merde. J’ai donc décidé de me faire plaisir avant que la crise ne me rattrape : j’ai craqué pour un Nikon D300, sur lequel j’ai monté un 50mm f/1.4 histoire de me faire la main. Pourquoi ce caillou ? Je pourrais avancer que j’aime le portrait (cet équivalent 75mm en 24×36 me permet d’être ni trop loin ni trop près, toujours à bonne distance pour rester discret et jouer sensiblement sur les profondeurs de champs) et j’aime aussi l’idée de pouvoir shooter en basse luminosité sans flash. Mais la vraie raison, c’est que ma copine pense que je dois perdre du poids, alors je me suis dit qu’avec une focale fixe je serais contraint de bouger : hop, un pas en avant, hop hop, deux pas en arrière, à l’arrivée je crame trois calories par shoot. C’est imparable.

À terme, évidemment, il faudra que j’offre à ce boîtier d’autres optiques pour m’amuser en toutes circonstances (j’ai pris l’extension de garantie qui comprend un abonnement à Europatate).

Devoir de mémoire oblige, j’ai découvert la photographie numérique avec un Coolpix 880 (à l’époque ça m’avait coûté un bras, rapport à ce que je gagnais, c’est-à-dire peu, voire moins) ; n’eût été la latence au déclenchement, je trouvais ça plutôt cool car ça m’évitait d’avoir à scanner les photos pour les charger sur Internet, sans parler de tous les avantages du numérique sur l’argentique (pour un profane comme moi, s’entend) : visualisation des photos et ajustements en temps réel, pas de frais de bobines ni de tirages pour un usage exclusivement numérique… Le bestiau avait bonne presse, et c’est un investissement que je n’ai jamais regretté, même après six ans de service.

Avant ça, j’avais eu une petite expérience du reflex grâce au F801 que me prêtait fébrilement mon grand-père. C’est à cette époque que je découvrais le plaisir de viser et de déclencher avec un reflex. Rhoooo ! Quel sentiment de puissance ! Je pensais ne jamais en revenir, mais la réalité de mon porte-monnaie était beaucoup plus prosaïque et il a fallu que je me fasse une raison…

Jusqu’à ce jour donc.

Dans mon empressement à shooter, j’ai commencé à shooter un peu tout et n’importe quoi, de la daube le plus souvent, un shooting compulsif, à la limite de l’hystérie : « Putain classe le magnet Nintendo sur la porte du frigidaire ! », « Chérie, trop bien, je peux mettre des figurines Pokémon dans ta teucha pour faire des photos ? », et puis je me suis rappelé que pour faire de belles photos il fallait avoir un minimum de talent. Pas le genre de truc livré en kit, ni qu’on se paie avec une Eurocard Mastercard. Le boîtier et les optiques ne suffiraient pas, en fin de compte…
La loose, je n’avais pas pensé à ça.

C’est au moment où j’allais basculer la chaise qui séparait mes pieds du lino que je l’ai vue.
Elle se tenait là, immobile et lisse façon statue grecque. Un mètre soixante et un au cordeau ; une plume à la pesée. Son nom ? Quatre syllabes dans un jaillissement de lumière : PHO-TO-GÉ-NIE. Adèle de son prénom. Ma copine, en fait.

Atavisme lointain ou héritage des bancs de la fac, ces mots de Gustave Courbet résonnent encore en moi : « Je préfère peindre des yeux humains plutôt que des cathédrales. »

Résultat : je Nikonais rien mais j’ai une copine qui déchire.
Je sais aussi qu’aux trois couleurs primaires de la Peinture répondent trois composantes essentielles en Photographie : sensibilité, ouverture et vitesse. Et que, fort de cette certitude, tout devient possible, ou presque.

Série en cours. La suite dès que j’aurai fini de déra(w)tiser.

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