Archives pour la catégorie “Cinéma”

« C’est pas que je m’ennuie mais… j’ai les joues qui me brûlent. »
Staplin (Bernard Blier) dans Série noire, d’Alain Corneau.

 

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Hey Riton, comme je me sentais un peu merdeux, j’ai déterré pour toi un bon DTV (oui, ça existe) : Moon.
Ce film à petit budget est sorti en salles il y a trois ans, en Amérique du Nord et au Royaume Uni, mais pas en France où il est passé complètement inaperçu. Il s’agit du premier long de Duncan Jones. Ce nom te dit peut-être quelque chose, c’est à lui qu’on doit l’astucieux Source Code, avec Jake Gyllenhaal et Michelle Monaghan, sorti en 2011.
Moon est un film d’anticipation (à priori la spécialité de Jones). Sam Bell (le perso principal interprété par Sam Rockwell) est employé par Lunar Industries pour assurer l’exploitation d’une base lunaire qui alimente la Terre en énergie. En fait, le processus d’extraction du minerai (quoique s’agissant de poussière lunaire, je ne sais pas si le terme est approprié) est largement automatisé, le rôle de Sam se résume essentiellement à des actions de surveillance et de maintenance de la station. Il est assisté de GERTY, un robot articulé et doté d’une IA, qui pourrait avoir comme cousin (pas si) éloigné le HAL de 2001 : A Space Odyssey.
Sam a comme ses prédécesseurs signé un contrat de trois ans. Ce dernier arrive bientôt à échéance et on se dit que c’est tant mieux parce que la solitude pèse méchamment sur notre ami qui en plus de se faire chier comme un rat mort commence à avoir des hallus. Circonstance aggravante, pour une raison un peu chelou, il n’est pas en mesure de communiquer directement avec sa femme et sa fille (qui lui manquent cruellement) ni avec sa hiérarchie à laquelle il doit rapporter régulièrement. Les transmissions se font en différé, par échange de messages vidéos enregistrés (bizarre, vous avez dit bizarre ?). Tiens bon Sam, c’est bientôt la quille !
Bientôt, oui. Sauf que… il va se passer des trucs.

Putain la pression ! 😀

En fait, je ne peux pas en dire davantage sans niquer l’intrigue. Je te laisse donc mater ce film (ou pas, si t’as décidé de me faire chier). Tu verras qu’en plus de soulever des questions intéressantes, Moon n’oublie pas d’être à l’écran ce qu’il est supposé être : un film.

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« Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma » François Truffaut

Plusieurs semaines que Riton me tanne avec The Man from Earth.
Chaque fois qu’on cause ciné j’y ai droit : « The Man from Earth, t’as pas vu The Man from Earth ? Putain Poupy, tu me déçois, The Man from Earth ! » Ça revient comme une litanie, un peu comme « le planter du bâton », si vous voyez ce que je veux dire. Atroce quoi, québlo le Riton. À croire qu’il s’est chibré le lobe frontal ou je sais pas.
Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose. Je peux pas le laisser dans cet état. C’est mon pote. C’est sale. Et puis, ça me coûte rien de mater son film, d’autant qu’il me l’a vendu comme la huitième merveille du monde, alors qui sait…

The Man from Earth est ce qu’on appelle un DTV (acronyme de Direct-To-Video), c’est à dire un film sorti directement en vidéo. Ce mode de distribution est généralement réservé à des films dont la qualité technique et artistique est jugée insuffisante et/ou dont le genre est trop restreint ou barré pour sortir en salles. C’est le cas de nombreuses séries B vaguement horrifiques (et des pornos, naturellement), des navets qu’on regarde entre potes pour se marrer autour d’une bière et d’un paquet de burritos.
En fait, The Man from Earth n’est pas un véritable DTV car il a bénéficié d’une (courte) exploitation en salles, mais uniquement dans son pays d’origine. L’an dernier, soit quatre ans après sa sortie officielle aux US, la boîte Action & Communication (qui semble faire des nanars son fond de commerce) a acquis les droits pour éditer le film en BD/DVD sur le marché français. Il faut dire que le film avait jusque-là très bonne réputation sur les réseaux P2P où il s’était largement propagé (ce dont le producteur s’est ouvertement félicité car cela a permis au film de se faire connaître au-delà des frontières américaines), il est même taxé d’un 8/10 sur IMDb avec, au moment où j’écris ces lignes, plus de 52 000 notes enregistrées. Ça pousse à la curiosité.

Au passage, on peut imaginer que le DTV est appelé à évoluer et à devenir autre chose qu’un sous-produit de l’industrie cinématographique.
Internet n’en finit plus de bousculer nos vieux modèles économiques et il apparaît aujourd’hui, dans la musique en particulier, qu’un nombre grandissant d’auteurs choisissent bon gré mal gré de sortir du circuit standard de commercialisation et de s’orienter vers des marchés alternatifs, dématérialisés. Cela change jusqu’à leur façon même de concevoir des albums qui, à l’heure du tout numérique, ne se résument plus forcément à de simples successions de tracks.
Au cinéma, si les films à petits budgets continuent de fléchir sous le poids des grosses productions, alors il se pourrait que le marché du DTV explose et fasse émerger de nouveaux talents, aidé par le lobbying des réseaux sociaux. Aussi, dans certains cas, je ne vois pas pourquoi les films ne feraient pas le chemin inverse : sortir en vidéo (pas forcément sur un support physique, je pense plutôt à la VOD, au streaming…) avant de sortir en salles. C’est peut-être le DTV, à terme, qui sauvera ce qu’on appelle encore le cinéma d’auteur. En même temps, c’est juste une idée, je suis pas madame soleil.

Revenons à notre film.
C’est l’histoire d’un type, 35 piges, prof d’histoire, qui décide soudainement de tout plaquer et d’aller voir ailleurs s’il y est. Il prépare tranquillement ses cartons quand débarquent chez lui plusieurs de ses collègues universitaires, bien décidés à comprendre les motivations de cette retraite anticipée que rien ne laissait présager. Notre prof commence par éluder la question en avançant quelques motifs bidons qui ne trompent personne, il décide alors de jouer la carte du secret défense : je ne peux rien vous dire, vous ne me croiriez pas, c’est un truc de ouf… N’y tenant plus, ses amis se mettent à le harceler de questions au point que le prof finit par cracher le morceau : je suis un homme de Cro-Magnon, j’ai 14 000 ans mais en paraît toujours 35 ! 😯
What tha fuck ?! Putain, la vache ! Vite, une bière.
C’est pour ça qu’il met les voiles. Il part avant que quelqu’un ne découvre le secret de sa longévité. Ainsi, tous les dix ans, notre prof serait condamné à jouer la fille de l’air. Tout le monde est sur le cul − on le serait à moins. Chape de plomb, direct.
C’est le point de départ et la ligne dramatique du film : pendant 1h27 toute la question va être de savoir s’il raconte des cracks ou pas.
En fait, The Man from Earth peut se résumer à une simple expérience de pensée : « What if… ? »
Au début, bien sûr, tout le monde croit à une mauvaise blague (disons que la pilule est un peu grosse) mais, au fil des échanges, certains éléments de réponse amènent l’auditoire à réfléchir autrement et à faire sauter les barrières de la connaissance, comme pour se donner des raisons d’y croire. C’est tellement grisant de penser que ça puisse être vrai… Chaque perso (pour la plupart, des hommes de science) alimente le jeu des questions réponses en fonction de sa spécialité et pousse un peu plus loin cette invitation au voyage dans l’espace et le temps. Jusqu’à quel point cette histoire peut-elle tenir la route ?

Le film prend donc la forme d’un huis clos (tout ou presque se passe dans la même pièce) et repose entièrement sur la qualité (présupposée) de son écriture et la capacité de ses interprètes à faire entrer le spectateur dans le délire.
C’est là que les problèmes commencent.

Le huis clos au cinéma, c’est un peu comme si vous achetiez une Audi R8 pour rouler à 50 km/h. Le support est surdimensionné. De mon point de vue, c’est un genre qui convient mieux à la littérature ou au théâtre (pas étonnant, au reste, que ce script ait été plus tard porté sur les planches). Je ne dis pas que huis clos et cinéma ne font jamais bon ménage, je dis seulement que c’est rare et que ça relève bien souvent du tour de force (exemple classique et inégalé : Rear Window de Hitchcock).
Ce qui m’amène au problème numéro deux : le réalisateur n’a visiblement pas la moindre idée de ce qu’il fait. Il ne faudra donc pas compter sur des effets de mise en scène, cette dernière est au pire inexistante, au mieux comique (j’hésite à dénoncer ce double plan de netteté qui est copyrighté par Les Feux de l’Amour).
Pour ne rien arranger, les acteurs semblent avoir été castés pour un épisode de Derrick. Aucune empathie, aucune émotion n’opère. C’est à pleurer.
Reste l’histoire, qui soulève un certain nombre de questions fondamentales sur l’histoire de l’humanité, la science et la religion [spoil] ouais parce que le perso principal, en fait, on apprend que c’est Jésus (ça vous étonne ?), mais un Jésus qui a quelque chose de nietzschéen, en ceci qu’au départ ce serait juste un type qui cherchait à transmettre des valeurs de bien et de paix (valeurs que lui aurait transmises son pote Bouddha) loin du mythe et des institutions organisées du christianisme qui promettent la vie éternelle. [/spoil]. Mais cette branlette intellectuelle suffit-elle à faire un bon film ? M’est avis qu’on est loin du compte.

Même si la cohérence de son récit impressionne, John Oldman (c’est le nom de notre cher prof, je ne relève pas le jeu de mot) sait qu’il ne peut pas avancer l’ombre d’une preuve et, constatant qu’il a plongé ses amis dans un profond désarroi, et peut-être même ébranlé leurs certitudes à jamais, prend la porte de sortie la plus sûre : détendez-vous, c’était pour déconner, tout ça n’est que fiction ! Take it easy !
Chacun reprend ses esprits, change de slip, se réconcilie avec John (y’en a un qui était limite nervous breakdown et a bien failli lui décocher une droite) et regagne ses pénates, à moitié soulagé et légèrement groggy.

Le twist final (que je vous laisse découvrir) répond à la question que tout le monde se posait, mais on s’en tamponne le coquillard, on avait déjà compris au bout de vingt minutes… que le film serait à chier.

En conclusion : un film à fuir comme une patate chaude. Au besoin, faites-vous un café-philo et/ou un bon bouquin, vous gagnerez au change.

Cet avis n’engage évidemment que moi, et vu que la plupart des gens semblent avoir kiffé, mettons que je suis à côté de la plaque. Vous savez ce qu’on dit, les goûts, les couleurs…

Il n’est pas dans mes habitudes de dire du mal d’un film, vu qu’en général je m’efforce d’écrire uniquement sur des choses ou des sujets que je kiffe.
Riton me pousse à dire des trucs sales, en fait. Je crois qu’il a une mauvaise influence sur moi.

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« Alors… je jouais pour moi tout seul des vieux airs de Bud Powell, dont j’essayais de retrouver le phrasé… sans jamais y parvenir, car je ne parvenais jamais à rien… » Rémi (Patrick Dewaere) dans Beau-Père, de Bertrand Blier.

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Retour sur le meilleur moment de la dernière cérémonie des César. Une entrée en matière simple, efficace, sans fioritures. Je kiffe.

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Hop, un p’tit mot sur les deux dernières sorties cinoche qu’on a kiffées, la boulette et moi (Il arrive aussi qu’on se loupe. Exemple pas si vieux avec Contagion de Soderbergh : une bouse incommensurable).

Steve McQueen (aucune parenté avec le Kid de Cincinnati) a marqué les esprits en 2008 avec son premier film, Hunger, dont le rôle principal était déjà porté par le très « affamé » et non moins convainquant Michael Fassbender. Les critiques étaient unanimes (Caméra d’or à Cannes), mais le côté « film choc », le poids des images, je sais pas… j’ai du mal, c’est pas vraiment ma came (même si ça reste un biopic tout à fait respectable). À noter que la performance de Fassbender était déjà très impudique, et très physique : un taulard (Bobby Sands), leader d’un groupe de séparatistes irlandais, va au bout d’une grève de la faim pour défendre ses convictions politiques, le corps émacié, limite décharné, impressionnant.
On retrouve dans Shame une part de sensationnalisme, de jusqu’au-boutisme (comme s’il s’agissait d’un prérequis pour McQueen), mais le point de vue est plus intéressant, moins autoritaire, moins dogmatique, et la mise en scène, qui n’a rien perdu de son âpreté ni de sa plastique froide et clinique (photo bleue-métal, plans fixes…), y est finalement plus puissante. Le drame c’est que, la boulette et moi, on s’est chié les cinq à dix dernières minutes du film parce qu’un type assis à côté de nous dans la salle est parti en sucette. Véridique. Imagine : t’es plongé dans le film, déconnecté du monde réel, et voilà que le type d’à côté envoie un espèce de râle d’outre-tombe avant de s’effondrer sur lui-même. Un truc guttural, bien profond, genre t’as l’impression que c’est le bruit de la pompe qui vient de lâcher ! Sur le moment je suis resté un peu con (à me demander si c’était vraiment en train d’arriver : ici, maintenant, juste devant ma gueule !), heureusement la boulette, qui est plus prompte à réagir (infirmière de son état), a pris les devants pour vérifier qu’il était pas clamsé… Je préfère vous dire que la nana du type était en panique, d’autant qu’on y voyait queude et que les gens autour n’avaient pas l’air de prendre la mesure du truc, bref le plan qui pue. Après quelques minutes (interminables), le gars est revenu à lui et s’est mis en mode gestion de crise, allongé sur le dos entre deux rangées de fauteuils (apparemment, il n’aurait pas supporté la vue du sang). Pour finir, un employé du cinoche a déboulé avec sa Maglite et alerté le SAMU. Plus de peur que de mal.
Du coup, va falloir qu’on revoie la fin… en espérant qu’elle soit du même tonneau que le reste.
Fassbender est saisissant de réalisme. Plus il tente de s’engager émotionnellement et de s’arracher aux pulsions qui le consument, plus il se pervertit et sombre dans l’isolement, comme si son addiction était une maladie auto-immune… Sans parler du rapport à sa sœur qui renvoie, sans le dire explicitement, à un lourd trauma familial, et fait voler en éclats le fragile équilibre de son quotidien de sex addict.
J’ai le souvenir de quelques scènes sublimes (Carey Mulligan qui interprète New York, New York ; le travelling sur Fassbender en train de courir dans les rues de Manhattan…) ; un très bon moment de cinéphilie, donc, nonobstant le type qui meure dans la salle…

Take Shelter raconte l’histoire d’un type qui pressent qu’un truc sale est sur le point de se produire, une grosse tempête en l’occurrence, mais le modèle XXL, du genre qui dézingue tout sur son passage et annonce la fin du monde.
Forcément, ça le travaille un peu beaucoup et, vu que ça tourne à l’obsession, il se met à faire des trucs pas très raisonnables mais dont on sent que ça relève d’une question de survie…
Dit comme ça, je comprendrais que ça ne vous parle pas, mais, croyez-moi, ce film est une bombe.
Il s’agit du deuxième film de Jeff Nichols, un jeune réal américain qui s’était déjà distingué en 2008 avec son premier long, Shotgun Stories (il va de soi que j’ai ajouté ce dernier à ma liste de courses, en bonne place). Notez au passage que ça lui fait au moins deux points communs avec McQueen.
Tout comme Fassbender et Mulligan dans Shame, les acteurs de Take Shelter sont juste exceptionnels. Michael Shannon porte sur sa gueule burinée le poids d’une angoisse qu’on croirait venue du centre de la Terre ; ce type a mon âge mais j’ai l’impression qu’il a vingt piges de plus tant il est expressif… Quant à Jessica Chastain, elle parvient à exister dans l’ombre écrasante de Shannon, et à sublimer une partition qui sur le papier avait tout pour être casse-gueule. Total respect.
La mise en scène n’est pas sans rappeler Terrence Malick, ou M. Night Shyamalan au meilleur de sa forme (notamment le premier tiers de Signes) : sobre, contemplative, immersive. Quant au dénouement – sublime épilogue –, il nous laisse à la frontière du réel, entre paranoïa et prémonition, et nous transporte longtemps après le générique de fin.

En conclusion, deux excellents films qui traitent des effets pervers de l’obsession et de l’incommunicabilité.
Si je devais la donner, ma préférence irait à Take Shelter, question de sensibilité. Mais d’une courte tête. Limite un poil de cul.

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« Je m’étais fixé jusqu’à trente ans pour réussir quelque chose dans la vie. Et j’avais vingt-neuf ans et demi. »
Rémi (Patrick Dewaere) dans Beau-Père, de Bertrand Blier.

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« Les échecs aliènent les maîtres, tourmentent leur esprit de telle façon
que la liberté intérieure des plus forts doit en souffrir »
Albert Einstein

Bobby Fischer Against the World est un film documentaire réalisé par Liz Garbus relatant la vie du champion d’échecs américain Robert James Fischer (dit Bobby Fischer)  ; il a été présenté en ouverture du Sundance Film Festival 2011.
Arte a diffusé le 6 décembre dernier une adaptation française sous le titre 64 cases pour un génie.
Bobby Fischer est souvent considéré comme le meilleur joueur d’échecs qui ait jamais existé. C’est moins la durée de son règne qui impressionne, laquelle a été relativement courte (de 72 à 75), que son insolente supériorité sur l’échiquier ; aucun joueur avant lui n’avait dominé aussi largement ses contemporains.
Champion des États-Unis à quatorze ans, grand maître à quinze, ce self-made chess player est tombé dans la marmite à l’âge de six ans et a passé le plus clair de son enfance à étudier et à réinventer les échecs claquemuré dans sa piaule de nolife, à Brooklyn, à une époque où l’apprentissage théorique se faisait encore dans les livres.

Si son génie des échecs est unanimement reconnu, l’homme a toujours divisé.
Il a quitté prématurément l’école pour se consacrer à son unique passion, les échecs. Cette obsession – sans doute nécessaire au développement de son art – ne lui a pas permis de se socialiser comme les autres enfants de son âge.
Délaissé par une mère militante communiste (fichée par le FBI !), et orphelin d’un père qu’il n’a jamais connu, Fischer a très vite été en proie à ses démons intérieurs. Pour ne rien arranger, sa conquête du titre mondial, dans le contexte de la guerre froide, fera peser sur lui une pression qui dépassait de loin les seuls intérêts de la sphère échiquéenne.
Il y a deux Bobby Fischer en fin de compte, le joueur, qui a légué des trésors d’inventivité et fait entrer les échecs modernes dans une ère nouvelle, et l’homme, qui a cédé à la paranoïa, aux propos conspirationnistes et antisémites qui l’ont rendu détestable.

Le docu met l’accent sur la personnalité de Fischer et ses frasques mémorables, passe un peu vite à mon goût sur les années 62-68 (au point qu’on ne comprend pas trop pourquoi Fischer dit « les russes ont voulu m’empêcher de jouer cette finale, ils ont sali mon nom, ils me craignent depuis des années… »), et fait la part belle au match qui l’opposa à Boris Spassky pour le titre mondial, en 72 à Reykjavik. Le « match du siècle » qui cristallisa la victoire du « monde libre » face au système soviétique.

Le film est monté sans voix off, ce choix permet à la réalisatrice de garder une certaine distance vis-à-vis de son sujet, et au spectateur d’apprécier librement ce qui lui est donné de voir et d’entendre. La narration repose uniquement sur les documents d’archives (dont plusieurs inédits) et les interviews de différentes personnalités : Henry Kissinger, Susan Polgár, Garry Kasparov…

En conclusion, un biopic plutôt bien foutu et intéressant, même pour celui qui ne kiffe pas spécialement les échecs.


Voici la sixième partie du match Fischer-Spassky qui est, de l’avis de nombreux spécialistes, la partie la plus aboutie de ce championnat du monde.

En extra, une célèbre partie qui opposa Donald Byrne (un des meilleurs joueurs américains des années 50-60) à Bobby Fischer, alors âgé de… treize ans ! Fischer sacrifie sa dame et inflige à Blanc une attaque dévastatrice.

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« There are no clean getaways »
Tagline de Drive, empruntée aux frères Coen.

Vu quelques semaines après sa sortie, fin octobre, voilà un p’tit film dont j’ai envie de dire du bien.
C’est la première fois que je vois un film du réalisateur danois Nicolas Winding Refn. J’avais lu de bons papiers sur Pusher mais le pitch de cette trilogie ne m’a jamais vraiment tenté, les Ricains ont placé la barre très haut dans ce registre et j’ai toujours craint le côté reconstitué, l’idée d’avoir du surimi plutôt que du crabe…
Et puis il y a eu ce prix de la mise en scène à Cannes pour Drive. Un film de genre tourné à Los Angeles, je me suis dit pourquoi pas.

Générique suranné, BO qui renvoie aux polars des années 80, photo ad hoc. À l’arrivée, 1h40 d’apesanteur. Étonnamment, ce film est un véritable éloge de la lenteur et du minimalisme (d’ailleurs, j’ai lu quelque part qu’une nana a porté plainte pour publicité mensongère, dénonçant le trailer qui lui avait promis un avatar de Fast and Furious :-D), certains plans, certains travellings, sont d’une poésie troublante, mais, n’en déplaise à la nana dont je parlais à l’instant, cet engourdissement visuel n’est jamais chiant ou atone. Ça s’appelle du cinéma, ma p’tite dame, et du bon (encore faut-il savoir le reconnaître ; il se fait rare).

Là où Tarantino, dialoguiste hors pair, a un irrépressible et intarissable besoin de se répandre, de déverser, d’aligner les punchlines au milieu de joutes oratoires interminables, Nicolas Winding Refn fait parler le silence, la tension affective qui se niche dans les blancs, les interstices, les hors-champs. Les éléments narratifs sont réduits à leur plus simple expression ; certaines séquences se lisent presque comme un roman graphique. Et ça le fait.
Les scènes de violence interviennent toujours de façon radicale et arythmique. Ces fulgurances tranchent dans le film comme une lame de rasoir et inoculent au spectateur le virus d’un danger immanent, imprévisible, mais la représentation de cette violence (à la mode sud-coréenne, hypertrophiée, parfois à la limite du soutenable) me laisse un peu dubitatif.

Le perso principal (interprété par l’impeccable Ryan Gosling) est une sorte de single action figure. De ce point de vue, il est assez comparable au Terminator de James Cameron. Sa fonction ? Une prestation de service : rouler du point A au point B. Et rien ne semble pouvoir le détourner de cet objectif. Il est aussi précis qu’un horloger, aussi déterminé qu’une machine… une machine à conduire.
Physiquement, Ryan Gosling nous la joue mono-expressif, à peine plus engageant qu’une porte de prison, il ne semble pas capable d’émotions. Et c’est précisément sur ce terrain, celui des émotions et des sentiments, que l’attend l’élément perturbateur du film, Irene (incarnée par la touchante Carey Mulligan). Et c’est en cédant à la tentation de cette rencontre, à l’opportunité de devenir un peu plus humaine, que la mécanique du Driver va se gripper et le mener, à son corps défendant, vers une fin à laquelle il n’était pas préparé programmé.

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Bruce Lee par Markus Gustafsson

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