Patrick Dewaere a trente-deux ans lorsqu’il endosse le rôle de Frank Poupart dans le film d’Alain Corneau, Série noire.
J’avais l’intention de monter une sélection de ses scènes les plus fortes, mais je réalise qu’il est de tous les plans, avec une intensité rare. Je choisis finalement d’isoler le générique qui, de mon point de vue, résume l’homme autant que le personnage.
Patrick Dewaere aurait soixante-trois ans.
« Chienne de vie ! »
Deuxième fournée pour Éric Chevillard qui, non content d’être un bon romancier, confirme ses talents de diariste*.
Cohérent avec lui-même, l’auteur annonce sur son blog :
« Parution aujourd’hui aux éditions l’Arbre vengeur du second volume de ce journal (septembre 2008-septembre 2009) sous le titre L’Autofictif voit une loutre et suppression simultanée quoique subséquente des archives correspondantes en ligne. C’est la règle. Elle est implacable (mais juste, me semble-t-il). »
Lu récemment, à la même adresse :
« J’écoute dans le train deux étudiantes toutes fraîches qui sont, je le comprends, en première année de sociologie. Elles ont une vivacité, un débit, des façons de parler et des manières de fillettes encore, mais elles évoquent les grandes questions de leur cours, les grands noms de la discipline. J’entends Durkheim, positivisme, Max Weber. On dirait deux enfants qui profitent de l’absence de leur mère pour essayer ses robes et son rouge à lèvres. »
« Chevillard à la librairie feint de chercher un livre de Chessex ou de Cholodenko dans les rayons. »
Ce week-end, je file chez Mollat m’offrir ce deuxième volume, il aura sa place dans mes chiottes.
Dit comme ça, on pourrait penser que je fais bien peu de cas de cet auteur, mais cela procède d’une idée reçue. Comme si nous choisissions toujours des ouvrages inconsistants pour nous accompagner dans l’épreuve solitaire et œdipienne qui nous attend sur le trône. Pour mon propre usage, et au-delà de l’admiration que j’ai pour Chevillard, je trouve le format de son journal idéal. Je suis infoutu de lire L’autofictif d’un seul trait, j’aime me sentir libre de le feuilleter au jour le jour, comme un éphéméride. Comprenez que si je commence à lire Douglas Kennedy ou Haruki Murakami, il faut que j’avale a minima un chapitre (pas moyen de m’arracher à ce genre de lecture), ce qui me prend en général plus de temps qu’il ne m’en faut pour mener ma petite affaire. Il est en effet rare que je passe plus de dix minutes aux chiottes, à moins de choper un lumbago en plein effort. Or donc, le format court et invariable de L’autofictif (trois paragraphes jetés sur le papier chaque jour, pas plus, pas moins) convient parfaitement à ce moment d’introspection qui est tout aussi court et invariable.
*Ce néologisme me semble plus opportun que le lourd et vieillot « auteur de journal intime », et je bloque un peu sur le terme « blogueur » qui à mon sens s’arrête à la frontière du numérique et ne peut pas s’appliquer à l’auteur d’un livre, quand bien même le contenu de ce dernier serait tiré in extenso de la blogosphère. Diariste a l’avantage de la simplicité et de la polyvalence.
« Il existe une infinité de mondes possibles, le nôtre n’est que le plus probable »
J’adore cet aphorisme, même s’il ne me permet pas une transition facile avec le Festival des Jeux de Cannes dont il est présentement question.
Je m’en veux de ne pas l’avoir écrit moi-même.
Avez-vous jamais éprouvé ce truc ? Lu un texte ou une phrase qui correspond si parfaitement à la représentation d’une idée ou d’un sentiment que vous pensiez vôtre, et touche votre intimité avec un retentissement tel, que vous avez l’impression de lire cela même que vous n’avez jamais su dire ou écrire… Non ? (Je me ferai une raison.)
Il se pourrait que j’aie quelques liens avec la Fédération Française d’Othello, il se pourrait même que j’anime chaque année à Cannes des initiations au jeu d’Othello, que j’y organise des tournois et que je me livre à pas mal d’autres activités peu recommandables. Par sadisme (ou panurgisme, allez savoir), je remets le couvert tous le ans, immanquablement, avec un plaisir sans cesse renouvelé.
Une fois n’est pas coutume, je vais partager cette parenthèse récréative avec mon pote Riton, aka Heg, graphiste et fist fucker de sa juridiction (vingt mètres carrés quartier Saint-Pierre: imaginez un claque à San Juan, en plus cosy).
La vérité, c’est qu’on s’est mis en tête, Riton et moi, d’inventer un jeu.
Le plan A (garder une île en Australie) était déjà pris. L’idée, c’est donc de tester un maximum de jeux, de les critiquer vertement et tous-azimuts : « C’est toi qui édite cette daube ? Ça vaut rien ; c’est le festival des tocards ici… », identifier les mécanismes les plus originaux, nous approprier les meilleures idées – avec l’air de ne pas y toucher –, et faire disparaître le corps de ceux qui les avaient.
« Il faut être dans la mauvaise foi comme un poisson dans l’eau », a écrit Montherlant.
En définitive, il est probable qu’on ponde une grosse bouse prétentieuse et injouable. Mais qui sait, sur un malentendu…
« La grippe, ça dure huit jours si on la soigne et une semaine si on ne fait rien. » Raymond Devos
Je m’étonne, avec tout ce ramdam autour de la grippe A, que personne n’ait encore déterré cette perle de Raymond Devos, clown et poète unique en son genre (on ne dira jamais d’un humoriste contemporain qu’il est l’héritier de Devos car, et c’est une distinction qui l’honore, il n’en a pas).
Parenthèse à part, la grippe A n’était pas au progamme de Ce soir (ou jamais !), ce mardi 15 décembre.
Quand nous ne sommes pas occupés à en découdre au Backgammon, ma boulette et moi, il n’est pas rare que nous jetions un œil (voire les deux) à l’émission de Frédéric Taddeï, qui a le bon goût de porter un regard contradictoire sur les sujets qui font l’actualité. Le plaisir et l’intérêt qu’on y trouve sont à géométrie variable, selon les thèmes et les invités, forcément, ou selon qu’on a modérément ou trop mangé (je ne suis pas du genre accommodant en phase digestive, qu’on se le dise, quoique je m’adoucisse avec une verveine et une cuiller de miel…).
Le plateau de ce mardi 15 décembre, donc, était plutôt intéressant car il réunissait deux octogénaires merveilleux : Edgar Morin et Michel Piccoli. Des viocs en voie de disparition qui me font dire que c’est peut-être pas si mal, en fin de compte, de vieillir.
Edgar Morin a d’ailleurs dit le truc le plus sensé qu’il m’ait été donné d’entendre depuis qu’on nous rebat les oreilles avec cette putain de crise :
« Ma devise est : D’où venons-nous, où allons-nous, et à quelle heure on mange ? » Woody Allen
Parce que ce jour n’est pas tout à fait comme les autres pour ma boulette et que je préfère éviter les lieux communs (j’ai pourtant la guimauve facile), j’ai décidé d’invoquer Woody Allen à l’accroche de ce billet.
Soit dit en passant, je me suis tapé des barres énormes, la nuit dernière, en relisant Pour en finir une bonne fois pour toute avec la culture.
Il y avait mille et une façons d’accrocher le wagon, j’ai choisi, un peu gauchement, de faire part à ma boulette d’une étude menée par un scientifique américain auprès de trois mille couples, étude selon laquelle la différence d’âge idéale entre un homme et une femme serait de onze ans, quel que soit le sens de cet écart (sans déconner).
Foutaises me direz-vous, nous sommes dans le domaine du déraisonnable, cette question touche à la quadrature du cercle, et vous aurez raison (d’autant que les sources ne sont pas citées, et que la méthode, telle que relatée par les experts fantaisistes de Scientists of America*, est pour le moins sujette à caution). Mais c’est un peu comme l’astrologie : on se dit que c’est de la daube, on ne se refuse pourtant pas le droit d’y prêter une oreille distraite, à l’occasion, pour conjurer le sort ou y trouver une vague résonance qui nous laisse le plus souvent bredouilles…
Quoi qu’il en soit, je me permets de souscrire à cette thèse – vous devinerez pourquoi –, avec bonne humeur et mauvaise foi.
Naturellement, si un jour l’équilibre se rompait, je nierais avoir tenu ces propos ; au reste, en tant qu’administrateur de ce blog, il me serait facile de modifier cet article et de lui faire dire son contraire.
Il faut bien que j’aie raison.
Un six shot pour fixer la trombine de ma boulette (aucun lien avec le gun d’Harry Callahan); un chocolat chaud et la douceur d’une étreinte, hors-champ.
*Jean-Noël Lafargue, maître de conférence associé à Paris VIII, a créé ce site de détournement scientifique sur le postulat qu’on peut faire dire à un article ce qu’on veut. Il explique : « Je m’amusais souvent à raconter avec sérieux des choses plus ou moins absurdes en commençant mes phrases par : “Savez-vous que des savants américains ont calculé que…” ».
Voilà une idée grisante, diablement efficace, et qui met en garde sur la malléabilité de l’information, même quand elle a l’apparence d’une vérité encyclopédique (Vous avez dit Wikipédia ? Mauvaises langues).
En prenant sous son aile le jeune Norvégien Magnus Carlsen, Kasparov a eu le nez creux.
Jugez plutôt : en octobre, Carlsen remporte le tournoi de Nanjing (catégorie 21), en Chine, réalisant au passage une des meilleures performances de l’histoire, évaluée à 3002 points Elo. Stratosphérique! Le mois dernier, détendu, il devient champion du monde de blitz en s’imposant à Moscou, avec 3 points d’avance sur Vishy Anand, et pas moins de 6 points sur le troisième, Sergey Karjakin.
Du haut de ses dix-huit piges, ça calme.
Ci-dessous, Carlsen (de face) fait mordre la poussière à Alexander Grischuk (de dos) dans la trentième ronde, au terme d’un zeitnot bien « crunchy ».
« J’avais dix-huit ans, je lisais Ferdydurke sur un banc du Jardin des Plantes, à Nantes, quand, relevant un instant la tête, je surpris dans le buisson voisin un vieil inverti qui se masturbait en me fixant. Auquel je lançai, désignant mon livre – je partage votre enthousiasme, c’est excellent ! »
Éric Chevillard a eu une idée curieuse, en même temps qu’agréable, de publier dans un format traditionnel (comprenez sur support papier) L’autofictif, qui n’est autre qu’un « portage » de son blog homonyme, et qui recense l’ensemble de ses billets de septembre 2007 à septembre 2008.
Une idée curieuse, donc, car cela met en balance la lecture sur Internet (la lecture des blogs en particulier), laquelle a ses propres conventions, et la lecture sur papier. Une idée agréable, au demeurant, car il m’a parfois semblé redécouvrir le plaisir du feuilletage, et le rapport à l’objet même du livre.
Je fais partie de cette génération qui prend de plein fouet la révolution Internet. Nous sommes encore loin d’en avoir mesurer tous les effets (l’industrie du disque a été la première à en essuyer les plâtres, ou à en profiter, c’est selon ; quid du monde de l’édition demain ?), d’aucuns s’en inquiètent et mettent en place des mesurettes conservatrices et liberticides (au lieu de reconsidérer des modèles économiques qui ont fait leur temps), d’autres, comme le philosophe Luciano Floridi, se préparent à un bouleversement autrement important dans l’histoire de l’humanité, comme nous n’en avons plus connu depuis Copernic, Darwin et Freud, enfin, le gros des troupes (la génération Y) a déjà la tête dans le guidon, happé par le tourniquet des réseaux sociaux, Second Life et autres pièges à cons dématérialisés. M’est avis que si Internet était un appareil électroménager, il serait un aspirateur sans sac.
Éric Chevillard, qui s’inquiète par ailleurs qu’on puisse aimer davantage son blog que ses romans, comme si, je le paraphrase, il était un auteur qu’il fallût consommer à dose homéopathique, s’est exprimé au sujet de son blog et sur le fait « qu’un livre sera toujours le terme logique de ses entreprises ». C’était dans l’émission Les mardis littéraires diffusée sur France Culture, le 3 mars 2009 : « Mon blog n’est pas participatif. J’y propose un travail d’écriture. Qui m’aime le suive… Si j’ouvrais les commentaires, il me faudrait y répondre. Or l’entreprise n’a de sens que si elle ne déborde pas de son cadre et ne prend pas dans ma vie une place excessive. D’où le côté très fruste du blog lui-même, abrité par un hébergeur, maquette préformée, aucune décoration: trois notes par jour, gris sur blanc. J’ajoute que parmi les commentateurs, on trouve beaucoup de fous injurieux, rancuniers, harceleurs, je n’ai pas envie de me mettre sur le dos de tels psychopathes affublés de pseudos ridicules… L’astreinte quotidienne et l’assiduité font partie du plaisir. J’ai toujours tenu des carnets en marge de l’écriture de mes romans. Je suis las parfois de la construction romanesque comme d’un mensonge rabâché. Ces carnets me permettent d’aborder tous les genres, de faire feu de tout bois et de n’avoir en somme, comme disait Flaubert, qu’à “écrire des phrases”, ce qui reste la meilleure définition de l’écrivain, avant l’invention un peu fallacieuse des genres littéraires. Chaque année, j’entends recueillir ces notes dans un livre (comme celui qui paraît ces jours-ci à l’Arbre vengeur). Les liens entre Internet et l’édition traditionnelle vont être de plus en plus étroits, conflictuels peut-être ; l’expérience que je mène avec l’Arbre vengeur me paraît donc instructive. Je redoute un peu l’étanchéité de la blogosphère, le circuit fermé du réseau, et je suis curieux de voir comment le livre sera accueilli au-dehors, si les lecteurs de mes romans s’y retrouveront. »
Édifiant.
Un dernier pour la route : « Je ne suis pas collectionneur mais il y a dans ma bibliothèque quelques livres fort rares et que bien peu de personnes possèdent. Je me flatte en outre de les avoir écrits. »
Il arrive que des artistes recyclent, détournent et se réapproprient le code-barres, car ils n’ont pas manqué de voir, au-delà de sa vocation industrielle, ses qualités graphiques intrinsèques, son caractère primaire et universel, qui lui confèrent une indiscutable valeur ready-made.
Dans sa déclinaison flashcode, le code-barres est en passe de devenir le principal adjuvant d’une nouvelle forme de communication liée au développement des technologies nomades. Les flashcodes s’invitent sur des flyers, dans des abribus et même dans des livres (Jacques Attali se targuait encore récemment, à propos de son essai Le sens des choses, d’avoir écrit le premier « hyperlivre »)…
Il est en effet possible, avec un téléphone cellulaire pourvu d’un capteur photo et de l’applicatif qui va bien, d’accéder aux informations contenues dans ces idéogrammes d’un genre nouveau.
Le cadre étant posé (putain quel ennui), dans la grande famille des code-barres, je demande le QR :
Bonne pioche.
Très répandu au Japon, plus stylé que le flashcode − vous en conviendrez – même s’ils appartiennent au même genre; le code QR ci-dessus renvoie vers une page cachée (intime ?) du blog.
L’intérêt de cette page réside moins dans ce qu’elle contient que dans la méthode proposée pour y accéder. Un peu comme pour une grille de Sudoku, dans le fond.
Je suis joueur.
J’avais prévu d’aller chez l’ORL jeudi soir pour un nettoyage en règle des tympans, mais c’était avant que Rems ne me propose d’assister au concert de Breakestra, à l’Espace Tatry (à cent mètres de chez moi, aucune excuse).
Savant mélange de funk, de soul, de jazz et de hip-hop, les cuivres de Breakestra attaquent l’oreille à la soude caustique pour une tuyauterie garantie sans grumeaux. Des samples qui sortent de Harlem (ici un air d’Apache de Sugar Hill Gang), des enchaînements de beats old school qui sentent le grenier, un groove et un style qui n’appartiennent qu’à eux (là un type casquette vissée façon gangsta et chemise de bucheron qui joue de la flûte traversière…), autant de détails qui me font dire que ces californiens maîtrisent l’art de faire du neuf avec du vieux. Ou alors je n’y connais rien, le cas échéant je plaide coupable, rien à battre.
Mention spéciale à Miss Elo, la chanteuse de Madison Street Family, qui nous a mis la fièvre en première partie (une pensée émue pour Gruss qui était forfait en raison d’un couvre-feu rue Georges Mandel).
Saint-Michel avait des airs de Soho hier, dans l’atelier que Marie et Ben avaient choisi d’investir pour fêter leurs anniversaires (un grand merci à notre hôte sculpteur).
Ambiance feutrée, dress code aux vertues décongestionnantes, musique live avec brin d’air, animation light painting, pinard, charcutaille et muffins, ou comment passer un excellent moment dans un endroit qui vous rappelle tout sauf le boulot (à moins d’être tailleur de pierre, mais avouez que ce serait pas de chatte).